Les roulottes, campement de bohémiens aux environs d’Arles - Van Gogh
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Comme chaque année, les pouvoirs publics attendent la fin de l’année scolaire pour expulser les tsiganes. Emmanuel Filhol montre comment cette politique de
discrimination, qui contredit les principes de la République, s’est lentement mise en place, avant de se durcir au XXe siècle.
Le traitement stigmatisant adopté envers les Tsiganes français s’inscrit dans la longue durée et ne peut être appréhendé qu’à la lumière de tout un ensemble
de dispositifs législatifs et de politiques discriminatoires qui l’ont précédé. L’enracinement tsigane en France est un phénomène ancien puisqu’il remonte au Moyen Âge. Du début du XVe siècle,
période de leur arrivée en France, à la première moitié du XVIIe siècle, les Tsiganes ont connu un âge d’or [1]. Mais, par la suite, une
série de facteurs entraînent un renversement d’attitude de la part des pouvoirs.
De l’accueil au rejet
À partir des années 1600, et surtout de la deuxième moitié du XVIIe siècle, le destin de la diffuse « nation bohémienne » bascule. On assiste à
une montée de l’intolérance et, avec elle, à l’établissement rigoureux et constant de sanctions effectives. La sévérité des textes est exemplaire dans sa cohérence ; elle est générale, et
pas seulement française. Privés de l’accueil des châteaux, où les Égyptiennes et leurs spectacles de danse suscitaient un véritable engouement, exclus des compagnies de gens d’armes, chassés des
villes, la situation des Tsiganes se dégrade rapidement ; ils sont confondus avec les « errants et vagabonds » et pourchassés à ce titre dans toute l’Europe. Les interdictions de
contacts et l’impossibilité d’exercer une activité itinérante mais légale condamnent le peuple bohême au bannissement collectif. La déclaration du 11 juillet 1682, voulue par Colbert et signée de
Louis XIV, « contre les Bohèmes et ceux qui leur donnent retraite », demande aux baillis, sénéchaux et leurs lieutenants d’arrêter et de faire arrêter les hommes afin qu’on les conduise
aux galères, à perpétuité, en dehors de tout délit constaté, tandis que les femmes, séparées des premiers, seront tondues et passibles d’être fustigées et bannies au cas où elles continueraient à
« mener la vie de bohémiennes » [2].
Au XVIIIe siècle, l’opinion administrative englobe la catégorie des « Bohémiens » dans celle des vagabonds, mendiants et gens sans aveu. Les
innombrables textes consacrés à la condamnation du vagabondage et la réprobation de la mendicité soumettent les compagnies tsiganes aux exigences de domiciliation et au contrôle. Sous le
Consulat, en décembre 1802, le général de Castellane, préfet des Basses-Pyrénées, procède, avec l’aide de l’armée espagnole, pour que le coup de filet soit efficace, à l’arrestation des
« Bohémiens » du Pays basque (environ 500 personnes) [3]. La mobilité tsigane fait
l’objet d’une surveillance de plus en plus étroite, dont témoigne au cours du XXe siècle l’application de mesures humiliantes et persécutives.
L’identification d’un groupe à part
En 1895, un dénombrement général de tous les « nomades, bohémiens, vagabonds » est prescrit par le gouvernement. Le recensement rencontra dans la
presse populaire un écho tout à fait favorable. Pour assurer un contrôle des « nomades », l’administration française adopta des procédés nouveaux. Du 18 mars 1908 au 31 juillet 1909, 7
790 « nomades » sont photographiés par les Brigades mobiles de police, créées par Clemenceau, et inscrits dans un fichier. Cette pratique devait trouver son prolongement naturel dans la
loi du 16 juillet 1912, qui instituait le carnet anthropométrique des « nomades » [4], basé sur « la
méthode Bertillon » (ce chef de service de l’identité judiciaire met au point dans les années 1880 un système de signalement pour retrouver les criminels récidivistes). La loi sur l’exercice
des professions ambulantes et la réglementation de la circulation des « nomades » oblige tout « nomade », quelle que soit sa nationalité, à faire viser son carnet individuel,
établi dès l’âge de 13 ans révolus, à l’arrivée et au départ de chaque commune, comme elle le contraint à se soumettre aux différentes mensurations et identifications photographiques consignées
sur ce carnet. Le carnet du « nomade » comporte de plus une partie réservée aux mesures sanitaires et prophylactiques auxquelles les « nomades » sont
assujettis.
Dans sa volonté de contrôle, la législation ne se limite pas seulement à l’imposition du carnet anthropométrique d’identité. Les « nomades »
voyageant en « bandes », c’est-à-dire en groupe ou en famille, doivent aussi se munir d’un carnet collectif. L’article 4 de la loi renforce quant à lui la visibilité des mesures de
surveillance administrative et policière, dans le sens où un signe ostentatoire est imposé aux « nomades », dont les véhicules de toute nature seront munis à l’arrière d’une plaque de
contrôle spéciale. Le travail de repérage des forces de l’ordre en est facilité. La description des « voitures employées » révèle une attention toute particulière au sein du carnet
collectif, comme sur le carnet anthropométrique, qui l’inclut sous la rubrique « nomades voyageant en voiture isolément ». Le recours à différents moyens d’identification permet de
comprendre la logique de fichage déployée par la République envers les « nomades » [5]. Une logique qui, par le
procédé d’« encartement » anthropométrique, vise à assimiler des individus itinérants à une population perçue et construite comme dangereuse, criminelle, qu’il s’agit donc d’identifier
et de contrôler.
Suite et fin ci-dessous:
http://www.laviedesidees.fr/La-France-contre-ses-Tsiganes.html
[1] Henriette Asséo, Les
Tsiganes. Une destinée européenne, Paris, Découvertes Gallimard, 1994. Un âge d’or entrecoupé certes d’expulsion ou de peines infamantes.
[2]
Voir François de Vaux de Foletier, Les Tsiganes dans l’ancienne France, Paris, Connaissance du Monde, Société d’Édition Géographique et Touristique, 1961, p. 152-160 ; Henriette
Asséo, « Le traitement administratif des Bohémiens », in Problèmes socio-culturels en France au XVIIe siècle, Paris, Klincksieck, 1974, pp.9-87.
[3]
François de Vaux de Foletier, « La Grande Rafle des Bohémiens du Pays basque sous le Consulat », Études Tsiganes, mars 1968, pp.13-22.
[4]
François de Vaux de Foletier, Les Bohémiens en France au XIXe siècle, Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 1981, pp.182-189 ; Emmanuel Filhol, « Les Brigades mobiles et le
contrôle des « nomades » (Tsiganes) en France (1907-1914) », Le Banquet, 19 p. dact., à paraître dans le numéro 27 ; et « La loi de 1912 sur la circulation des
« nomades » (Tsiganes) en France », Revue Européenne des Migrations Internationales, 2007, 23 (2), pp.135-156.
[5]
Henriette Asséo, « La gendarmerie et l’identification des « nomades » (1870-1914) », in Jean-Noël Luc (dir.), Gendarmerie, État et Société au XIXe siècle, Paris,
Publications de la Sorbonne, 2002, p. 301-330 ; et « La République des Nomades », in Dictionnaire critique de la République, sous la direction de Vincent Duclert et
Christophe Prochasson, Paris, Flammarion, 2002, p. 400-405.