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Quand mûrissent les blés...
La campagne normande, brûlante sous un ciel lourd de l'orage à venir, frissonne sous le vent tiède. Les blés sont encore verts mais déjà
hauts. Je marche seul sur un chemin qui descend vers le bourg. Il s’étale, se vautre presque, alangui le long de la rivière qui chante en accompagnant les cris aigus des élèves. Les vacances sont
là désormais. Je m’arrête un instant et je regarde, j’écoute. Je m’enivre des parfums tout neufs, exhalés de mille fleurs dont je ne sais rien d’autre que la beauté. Je sursaute au chant
d’un oiseau apeuré et qui fuit. Voilà vingt-six ans, j’arrivais ici, jeune enseignant enthousiaste et heureux de suivre les pas de mon père. Les ruines du château côtoient toujours l’architecture
du collège. Je me suis toujours demandé pour quelles étranges raisons nos établissements scolaires étaient parfois si peu esthétiques. Et pourtant, quel bonheur chaque matin de
retrouver les couloirs, la salle de classe, MA salle de classe et MES élèves ! « Bonjour Monsieur! Alors en ballade ? ». C’est un parent d’ élève, juché sur son tracteur, qui
m’interpelle… Oui en ballade, une ballade loin de tout, à l’écart du monde, de ses soubresauts, de ses drames petits et grands, sur un chemin vert qui pourtant me ramènera forcément vers le
collège, forcément et heureusement !
Pierre, le petit Pierre passe en cinquième. Avec des difficultés majeures encore. Mes collègues et moi-même avons pansé les plaies de son orthographe meurtrie. Il sépare les mots maintenant… Son bonheur fait plaisir à voir. Blond comme on l’est souvent en Normandie, terre viking, le visage pâle transformant son sourire en éclat vermillon. Dans deux mois, Pierre reviendra s’asseoir devant ses professeurs…Pourvu que les vacances n’effacent pas ses efforts…
Stéphanie a, m’a-t-elle dit, réussi son Brevet. Je n’en doutais pas. Aussi brune que Pierre peut être blond, elle rit. Elle rit toujours ! Le lycée va lui ouvrir ses portes et elle y réussira, je le sais. Par ses efforts, son bonheur d’apprendre, sa curiosité toujours en éveil, ce petit oiseau fou prendra son envol. Nous l’y avons aidée…Elle quitte le nid…Bel oiseau dans le ciel de son propre avenir, un ciel bleu celui-là…
Je reprends ma marche... Un grand nombre de collègues quitte le collège cette année. Une équipe pédagogique est un terrain mouvant. Mais c’est peut être bien ainsi. De nouveaux partenaires vont arriver, expérimentés ou pas. Pourtant il en est que je vais regretter, que je regrette déja... Il faudra recommencer, apprendre à nous connaître, peut-être à nous défier…J’ai toute la côte à remonter… Il faudra que je demande mon emploi du temps de l’an prochain…Cela ne m’a jamais inquiété. Je n’ai jamais contesté les moindres répartitions horaires. A quoi bon ? Pourtant, certaines d’entre elles comportaient des aberrations…Deux heures de français ou d'histoire-géo en sixième de quinze a dix-sept heures ! Quelle ineptie ! il y aurait tant à faire à ce sujet…A mes jeunes collègues de se battre pour démolir les murs de la bêtise…Je les y aiderai. Un chien se jette à la barrière en m’entendant accélérer le pas…Même les chiens se méfient des passants en Normandie…
Enseigner ! Je souhaite à toutes celles et ceux qui ont choisi ce métier de l’aimer. Oh je sais parfaitement que je suis un privilégié, en aucun cas un exemple. Ces quelques années sont un témoignage de ma passion, exercée dans un établissement rural, à l’abri des soucis quotidiens de mes collègues urbains. Je sais leurs difficultés, leur découragement, mais aussi leur patience et leur foi. Notre profession a besoin de considération. La considération de notre hiérarchie, des parents, des élèves. Mais pour l’obtenir, ne faudrait-il pas tout simplement nous considérer nous-mêmes et considérer les autres ? Echanger, partager davantage…Oser les expériences, le dialogue permanent…Accepter l’erreur pour mieux la corriger…Féliciter l’élève brillant sans blâmer celui en difficultés…Refuser l’à-peu-près pour permettre à chacun d’atteindre « son » excellence. Sortir enfin des discours de chapelles pour participer ensemble à la refondation nécessaire de notre Education Nationale.
J’ai rejoint le parking…Ma voiture m’attend…Je regarde le collège…Il ruisselle de soleil quand mûrissent les blés… Il pleure peut-être de ne plus voir ce qui en fait sa raison de vivre :
les élèves, nos élèves !
Epilogue
L'école des beaux-arts
Dans une boîte de paille tressée
Le père choisit une petite boule de papier
Et il la jette
Dans la cuvette
Devant ses enfants intrigués
Surgit alors
Multicolore
La grande fleur japonaise
Le nénuphar instantané
Et les enfants se taisent
Émerveillés
Jamais plus tard dans leur souvenir
Cette fleur ne pourra se faner
Cette fleur subite
Faite pour eux
A la minute
Devant eux.
Jacques Prévert
Christophe
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