
icolas Sarkozy aime bien inverser les rôles : dans les interviews, quand les
questions ne lui plaisent pas, il s'en pose d'autres. A Gilles Leclerc, qui lui demande si l'exonération de l'impôt et des charges sur les heures supplémentaires ne va pas entraîner la
prolifération d'heures fictives (À vous de juger, 26 avril 2007), il répond par exemple : "J'ai vu des tas d'ouvriers qui après 36 ans d'ancienneté gagnaient 1 200 euros, qu'est-ce
qu'on fait avec 1 200 euros par mois ?". Il est difficile de ne pas être d'accord avec lui. Cela lui permet de partir d'une tirade sur la pauvreté, d'affirmer qu'il "n'accepte pas une
société où il y a des pauvres", et... de ne pas répondre à la question initiale.
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Lorsqu'il parle de la jeune enseignante poignardée par un de ses élèves à Étampes, et demande : "Vous croyez vraiment que c'est à l'école de garder un individu qui avait un casier judiciaire à 19 ans en troisième ? " (À vous de juger, 8 mars 2007), il nous faut sans doute nous interroger avec lui. Obtenir l'acquiescement de l'interlocuteur sur les prémisses (qui ne posent pas problème) est une astuce vieille comme le monde pour le mettre en bonne disposition pour accepter les conclusions (qui elles, méritent discussion). Si l'on y réfléchit bien, la question ne devrait pas porter sur le diagnostic, mais sur les remèdes... Les questions devraient sans doute être : "Sachant qu'il est difficile de vivre avec 1 200 euros par mois, la bonne solution est-elle de travailler plus pour gagner plus ?", "Sachant qu'il n'est pas raisonnable de garder des délinquants à l'école, la solution est-elle dans les peines planchers pour les mineurs ?". Le lecteur, quelles que soient ses opinions, admettra sans doute que les questions reformulées ainsi n'entraînent plus une réponse aussi automatique...
Le début de l'entretien télévisé du 24 avril dernier est de ce point de vue presque une caricature. La première question est posée par David Pujadas, qui, après lui avoir fait remarquer la désillusion de la France après une année de pouvoir, lui demande : "Qu'est-ce qui, d'après vous, n'a pas marché, ou ne marche pas ?". Nicolas Sarkozy élude la question : "Qu'il y ait de la désillusion, (...) je m'y étais préparé ", et s'en pose aussitôt une autre, "Qu'est-ce qui se passe et qu'est-ce qu'on essaye de faire ?", à laquelle il est plus facile de répondre : "Depuis 20 ou 25 ans, la France était un peu endormie, le monde change...". Les coupables sont trouvés.
Mais cette fois-ci, les journalistes ont été moins complaisants. A deux reprises, particulièrement pugnaces, Véronique Auger, puis Yves Calvi, ont oublié d'oublier leurs questions, et les ont réitérées jusqu'à mettre le président dans l'embarras. Les temps changent peut-être.
Jean Véronis
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