Dimanche 1 juin 2008 7 01 /06 /2008 13:35


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B
ienvenue chez les Ch'tis, de Dany Boon, a réussi l'impossible : détrôner, battre le record de La Grande Vadrouille (1966) de Gérard Oury. Avec plus de 20 millions d'entrées - autre temps, autre tandem comique -, voici le triomphe du film de l'antimondialisation, du respect des différences culturelles et du rire consolateur et apaisant qui réconcilie les contraires, Nord et Sud. En cela, il tranche avec un autre courant d'humour très ancien, une passion française : la pique assassine, le bon mot, le mot d'esprit, aux dépens d'autrui. D'où la délectation individuelle, sociale et médiatique à rapporter "petites phrases" et vacheries rosses. Pas méchant ou vipérin, c'est selon. Selon le contexte (la position de celui qui parle), la cible, la portée.

C'est en 2004 qu'ont été introduites en France les battles d'humour (batailles d'humour), discipline à mi-chemin entre le stand-up et l'improvisation théâtrale, où il s'agit de mettre l'autre K.O. par ses sarcasmes. Empruntant aux règles de la boxe, ces formes de duels nés aux Etats-Unis se déroulent entre les cordes d'un ring et se conjuguent avec des improvisations de rap. Le snapping, jeu afro-américain d'échanges d'insultes à caractère comique, remonterait même au temps de l'esclavage. Connue sous le nom de comédie rap ou "yo'mama plaisanteries", cette tradition a, outre-Atlantique, donné naissance à plusieurs programmes télévisés dans les années 1990, dont le pionnier "Snaps" et "Def Comedy Jam".

De ce côté-ci de l'Atlantique, c'est la chaîne France 4 qui a lancé, à la mi-mars, "Comic Hall Stars". Cette émission a donné une vitrine aux vanneurs et instigateurs d'un mouvement importé en France. Mais qui résulte d'une culture ancienne. Troussant quantité d'épigrammes satiriques et aphorismes mordants, Clément Marot, Boileau, Racine ou Voltaire ont, parmi d'autres, illustré cette tradition.

"Il n'y eut jamais gens moins enclins à l'admiration que ces Français voltairiens : ce qui les caractérisait était au contraire un goût immodéré du persiflage, écrivait, dans Les Héros (Maisonneuve et Larose, 1998), Thomas Carlyle, au sujet de Voltaire. Et pourtant, voyez ! le vieil homme de Ferney se rend à Paris pour la dernière fois ; il n'est plus qu'un petit vieillard invalide et chancelant de 84 ans. Or tout le monde voit en lui une sorte de héros, en se rappelant qu'il a consacré son existence à combattre l'erreur et l'injustice, à faire délivrer des Calas, à démasquer les hypocrites qui sévissaient en haut lieu, bref que lui aussi, fût-ce d'une manière bien particulière, s'est battu comme un homme valeureux. Ses admirateurs sentent de surcroît que si le persiflage est la plus haute des vertus, il n'y eut jamais plus grand persifleur !"

Pour persifler, il faut une cour de sorte à y faire le beau et le spirituel comme les "aristos" à la langue acérée. Aujourd'hui, la cour a pour nom télévision. Depuis plusieurs années, elle a cultivé un certain nombre d'émissions de télé-réalité ou des jeux comme "Le Maillon faible" destinés à cancaner ou à médire à haute voix.

"MIXTE DE MOQUERIE ET DE DÉRISION"

De longue date, les techniques sont connues : la figure du coq-à-l'âne, la digression impromptue, la réplique-uppercut. Selon Jean-Jacques Rousseau, "c'est de l'usage de tout dire sur le même ton qu'est venu celui de persifler les gens qui le sentent". En 2005, le succès de Brice de Nice, de James Huth, promu par Jean Dujardin et son désormais célèbre "J't'ai cassé", a popularisé dans les cours de récréation les joutes oratoires et "la vanne qui tue" à l'image du duel où, juché sur un plongeoir, le surfeur blond, personnage de rigolo inculte, riposte aux lazzis de son adversaire, sous les applaudissements du public. Ou comment user des ressources de la repartie, des jeux de mots en boomerang et stratagèmes pour emporter le point et l'adhésion.

Professeur à l'université Paris-VII, spécialiste de Diderot, Pierre Chartier soutient dans un ouvrage portant sur le XVIIIe siècle (La Théorie du persiflage, PUF, 2005) que le persiflage, "maître ès leurres, mixte de moquerie et de dérision, de fantaisie et de jargon", "n'a rien de diabolique" : "Il est très humain, au contraireécrit-il. Un peu fol à ses heures, carnavalesque ; délirant même et virevoltant ; jamais plus aigu lorsqu'il est cultivé au second degré, pour ainsi dire contre lui-même, par l'effet d'une subtile double volte." Au siècle des Lumières, le persiflage est un divertissement de salon où il ne faut pas perdre son rang, jamais faiblir, au risque d'être exclu. En témoigne Ridicule (1996), comédie cruelle de Patrice Leconte sur le "bel esprit" à Versailles.

Ridicule : arme à double tranchant selon qui en use, la densité ou la vacuité de la charge. Tantôt mauvais esprit, briseur de certitudes, dégonfleur de baudruches, pourfendeur de vanités (le fameux "pschitt"), ludion critique, ou méchanceté gratuite, culte de soi exprimé par la haine de l'autre, démonstration par la raillerie de son pouvoir. C'est ce qu'expliquait Elisabeth Bourguinat, docteur ès lettres, dans une contribution sur "le rire dans les organisations", dans le cadre d'un séminaire organisé par l'Ecole de Paris du management en 1997 : "Lorsque quelqu'un fait une plaisanterie, les gens, spontanément, ont envie de rire avec lui, à la fois pour partager avec lui le sentiment de supériorité et de pouvoir que lui donne sa plaisanterie, et, confusément, pour solliciter sa bienveillance et ne pas devenir sa prochaine victime (...). C'est de là que vient le pouvoir du rire : nous préférons être avec celui qui rit qu'être celui dont on rit ; nous sommes grisés par le sentiment d'être supérieurs à autrui, même s'il ne s'agit que d'un leurre."

Cité par Pierre Chartier, ce passage des Egarements du coeur et de l'esprit, de Crébillon, pourrait s'appliquer aisément à certains talk-shows où l'animateur starisé se hausse du col, où les invités s'interrompent sans relâche, où l'on parle de tout et de rien. Donc au final, de rien : "La conversation, pour être vive, ne saurait être assez peu suivie. Il faut que quelqu'un qui parle guerre se laisse interrompre par une femme qui veut parler sentiment ; que celle-ci, au milieu de toutes les idées que lui fait naître un sujet si noble, et qu'elle possède si bien, se taise pour écouter un couplet galamment obscène ; que celui, ou celle, qui chante, cède, au grand regret de tout le monde, la place à un fragment de morale, qu'on se hâte d'interrompre pour ne rien perdre d'une histoire médisante, qui, quoique écoutée avec un extrême plaisir, bien ou mal contée, est coupée par des réflexions usées ou fausses, sur la musique ou la poésie, qui disparaissent peu à peu et sont suivies par des idées politiques sur le gouvernement (...)."

http://abonnes.lemonde.fr/opinions/article/2008/05/31/le-persiflage-une-passion-francaise-par-macha-sery_1052134_3232.html


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