Vendredi 21 novembre 2008
5
21
/11
/2008
17:34
Comment enseigner l’évolution 200 ans après Darwin ? Apprendre aux élèves à distinguer ce qui relève de la foi, de la croyance, de l’idéologie et ce
qui est scientifique ? Un colloque a réuni à Paris scientifiques, philosophes et professeurs pour tenter de contrer la résistance à la théorie moderne de l'évolution.
C’est en se faisant passer pour scientifique que l’intelligent design, (ou Dessein intelligent,) a failli être enseigné au
Etats-Unis» ! On entendait les mouches voler tandis que Guillaume Lecointre, systématicien au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) disséquait implacablement les artifices de cette théorie
en vogue aux Etats-Unis et selon laquelle une force invisible et supérieure guide l’évolution des êtres vivants. Il intervenait dans le cadre de l’excellent colloque Enseigner
l’évolution, les 13 et 14 novembre à Paris (1). Depuis qu’un atlas créationniste a été envoyé à des centaines d’établissements scolaires français au début de l’année 2007 (lire), l’Education Nationale a décidé de faire front. Car les témoignages de professeurs se heurtant aux résistances d’élèves
religieux ou doutant de la théorie de l’évolution se multiplient.
Distinguer idéologie et science
Le chercheur a donc livré à un parterre d’enseignants formateurs et d’inspecteurs territoriaux, une boîte à outils méthodologique, permettant de distinguer croyance, idéologie et science.
Démontrant au passage que la théorie de l’évolution est, elle, scientifique, nourrie de faits pouvant être soumis à l’expérimentation, vérifiée notamment par les études génétiques qui sont venues
confirmer des parentés entre différents groupes d’espèces.
«La théorie de l’évolution est la synthèse la plus puissante dont on dispose pour expliquer le monde vivant : elle devrait constituer la thématique centrale de notre enseignement de la
biologie et de la géologie», a plaidé de son côté Armand de Ricqlès, professeur au Collège de France, qui redoute une dérive du système éducatif français et souhaite urgemment un
renforcement des programmes. A la tête d’un collectif d’enseignants-chercheurs, il vient de faire traduire La science et le créationnisme, un point de vue de l’Académie nationale des Sciences
des Etats-Unis (1999) (2). Une sorte de fascicule de questions-réponses pour les enseignants, «souvent mal ou trop peu formés à la théorie de l’évolution», afin de leur permettre de
répondre aux offensives des anti-darwiniens, qu’ils soient tenants de l’Intelligent Design ou créationnistes (pour lesquels Dieu a créé le monde).
Deux jours durant, débats, conférences et ateliers se sont succédé, denses, mouvementés (entre biologistes et philosophes) souvent de très grande tenue, comme l’atelier « Médecine et évolution au
XXIè siècle », dirigé par Jean-Claude Ameisen, immunologiste et président du comité d’éthique de l’Inserm, ou encore les ateliers «génomique», «écologie comportementale» et «évolution de la
lignée humaine», ce dernier sous la houlette d’Evelyne Heyer, du MNHN. (3)
Les dérives de l’eugénisme
Le généticien Pierre Henri Gouyon a lui brillamment rebondi sur le débat qui avait opposé Nicolas Sarkozy et le philosophe Michel Onfray avant la dernière élection présidentielle : quelle est la
part des gènes et de l’environnement dans la personnalité d’un humain? Il a mis en perspective les idéologies extrêmes de gauche (tout est environnemental, social), celles de droite (tout est
déterminé, réduit à quelques gènes) et rappelé courageusement les errements passés de l’eugénisme, qui croyait à l’amélioration de l’homme et de la société par la sélection. A l’Ouest (aux
Etats-Unis, dans les pays nordiques) on a stérilisé des individus (handicapés mentaux et moteurs, meurtriers etc) dont on se souhaitait pas qu’ils se reproduisent. A l’Est, les «marxistes» ont
éliminé les généticiens dont les travaux heurtaient leur doctrine. «C’est le procès de Nuremberg, et de l’idéologie nazie, qui a placé la dignité humaine au-delà de la notion de progrès»
a-t-il insisté. Avant de livrer, non sans superbe : «Je ne me vois pas comme un sac de gènes avec de l’environnement autour». De même que l’eau forme quelque chose de « plus » que le
mélange de l’hydrogène et de l’oxygène, l’être humain est plus que la somme de ses gènes et de son environnement. Des deux, naît l’émergence d’une complexité, qui produit l’être.
Une représentation sexiste de l’évolution
Offensif, le paléoanthropologue Pascal Picq, a ouvert plusieurs fronts : animal tout d’abord. Selon lui, des intellectuels et des philosophes français refusent de prendre suffisamment en compte
les découvertes de l’éthologie qui montrent que des animaux, les primates notamment, ont des cultures, mais sont aussi capables de conscience de soi et d’empathie. Défendue aujourd’hui par
le primatologue Frans de Waal, l’idée que la morale a été naturellement sélectionnée avait déjà été postulée par Darwin, dans son
ouvrage De la descendance de l’homme mais elle passe encore mal en France. Picq s’est attaqué ensuite au sexisme ambiant dans la façon de narrer, dans les films comme dans les
manuels, l’évolution de l’homme ! Les innovations (se mettre debout, maîtriser le feu, tailler l’outil, inventer l’agriculture) seraient souvent attribuées aux mâles. «Avec de telles
représentations de la préhistoire, nous véhiculons de l’idéologie intégrée» a-t-il prévenu. «Comment s’étonner si les jeunes filles ensuite sont persuadées que les sciences et la
technologie ne sont pas pour elles ?»
«Ce colloque devrait être prescrit et remboursé par la sécurité sociale !» souriait une professeure formatrice en coulisses. «La sécurité « laïque » et sociale !». «Mais sommes nous
en sécurité laïque ?» rétorque un de ses confrères, grave tout à coup. Echange de regards. La laïcité «positive» du président de la république inquiète. Et si demain, l’on devait enseigner
en France d’autres théories que celle de l’évolution sous prétexte d’ouverture d’esprit ?
Rachel Mulot
Sciences et Avenir.com
20/11/08
(1) Organisé à la Cité des sciences et de l’industrie et au
Collège de France, par Annie Mamecier, inspectrice générale de l’éducation nationale, doyenne du groupe sciences de la vie et de la terre, et Jean-Louis Poirier, doyen du groupe
philosophie.
(2) Il devrait être à terme mis en ligne sur le site du Ministère de l’éducation nationale.
(3) L’ensemble des interventions sera bientôt accessible sur le site l’Institut National de la Recherche Pédagogique : http://www.inrp.fr/
Publié dans : profencampagne
-
0
Partager