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Samedi 3 janvier 2009


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Si vous êtes un abonné assidu, vous avez suivi
le premier épisode du coup d'oeil au rétroviseur que je vous proposais: il s'agissait de revenir sur un vieux JT de France 2 (mars dernier), et de voir comment on nous parlait d'économie au moment même où la crise des subprimes polluait le système financier planétaire. Au vu des deux premiers sujets, relatifs à la baisse du pouvoir d'achat des Français, vous pouviez, à juste titre, vous plaindre de la myopie du JT, qui ne produit que des sujets concernants, des images-reflets, nous montrant ce que nous connaissons déjà, sans rien nous apprendre. Réjouissez-vous : le prochain reportage va vous emmener très loin. Loin de la France, de son problème de pouvoir d'achat, de ses hypers et de ses vacances au rabais. C'est toujours dans le dossier économie du 4 mars, mais cette fois, on vous emmène dans l'Eldorado.

Rien que ça.

L'Eldorado de l'or noir canadien et le principe du toboggan.

En guise d'apéritif, Pujadas nous propose un joli compositing infographique très distrayant pour l'oeil, illustrant la hausse des prix du pétrole sur un an.

En guise d'apéritif, Pujadas nous propose un joli compositing infographique très distrayant pour l'oeil, illustrant la hausse des prix du pétrole sur un an.





Las. Outre que le graphique est assez trompeur, laissant imaginer que cette hausse ne date que d'un an (alors que ça fait plus de trois ans que ça augmente, au moment où il parle), cette remontée dans la chaîne causale ne sera que de courte durée. Au lieu de poursuivre vers les raisons premières, expliquant cette hausse du pétrole, le sujet suivant obéit à ce que j'appelle le principe du toboggan - c'est le sens de la pente, qu'ont tendance à suivre les journalistes : pour traiter un phénomène, on va suivre la pente (naturelle) de ses conséquences observables, plutôt que de se lancer à l'assaut de ses causes, qui demande un plus gros effort d'intellection.


Or donc, nous voici embarqués dans le toboggan, à la poursuite des conséquences de la flambée des prix du pétrole, ailleurs qu'à nos nationales pompes. Welcome in America !

 


 
 
 

"Far West", "Eldorado", "Emirats en Amérique du Nord"...


Trois analogies d'entrée de jeu, de quoi vous donner le vertige. La première relève du registre historico-mythique (le Far West, ça a vraiment existé, mais les cow boys qui l'ont conquis, c'est devenu assez mythique, via les westerns) ; la seconde est totalement mythique (l'Eldorado, ou pays doré, c'est le mythe, immortalisé par Voltaire dans Candide, du pays merveilleux où la richesse matérielle le dispute à la richesse spirituelle) ; et la troisième relève de la réalité géographique (les Emirats, ça existe vraiment, mais pas là).

Bilan ? Plein de mots bourrés de connotations hyper stimulantes pour l'imaginaire, et un bon brouillage des repères entre réalité et fiction. Avec ça, vous me mettrez tout plein d'images à grand spectacle façon show hollywoodien, avec effet 16/9ème, travelling-avant genre film d'action, et bien sûr, une bande son digne du même cinéma : orchestration synthétique soulignant l'ampleur des moyens (démesurés). Au milieu de tout ça, un technicien de chantier (il a un casque, mais pas de visage), vient nous dire et nous montrer (c'est-à-dire, nous "prouver") que ces immenses carrières de sable regorgent de pétrole puisque "vous pouvez sentir la texture du pétrole qui suinte, vous voyez les traces sur mes doigts ? Et ces sables contiennent 10 à 11% de pétrole". Si c'est pas beau, ça, cette vieille métaphore de "l'or noir" matérialisée à l'écran par cette terre suintant le pétrole, tenue dans les mains comme par un orpailleur. Niveau spectacle, on est servi. Et ça continue : après le Far West façon Hollywood, voici la Ville Champignon façon clip.


Clip urbain et vertige de l'ascension immobilière


Notons la subtile transition assurée par la voix off, par répétition du mot qui a valeur de motif-clef:

 


 

Et le temps, dans ce reportage, c'est le coeur de l'entourloupe. La voix off nous dit que les villes poussent "depuis cinq ans". Le reportage est diffusé en 2008. Je sors ma calculette. Je conclus que les villes "poussent" depuis 2003. J'entends la voix off qui me dit qu'à "30 dollars le baril, les compagnies ne se bousculaient pas". Je vérifie, pour rigoler, pour voir : en 2003, le baril tournait autour de 25 dollars - je crois me souvenir que 25, c'est moins que 30. En 2004, il atteint 30 dollars, et monte à 50 en 2005. Je commence à m'embrouiller. Pourquoi la ville "poussait" déjà sans compagnie pétrolière, sans prix du pétrole rentable ?


Je m'embrouille encore plus quand surgit le très enthousiaste Vice-Président de l'Association Canadienne des Producteurs de Pétrole, qui s'appelle Greg Stringham (il a un nom, lui : pas comme le technicien de chantier). La voix off vient de préciser "qu'à cent dollars aujourd'hui, la donne a changé". Je sais qu'en mars 2008 le baril est à 100 dollars. Mais quand Greg parle, on n'est pas en 2008. On est en 2005 : c'est écrit sur le petit bandeau qui barre l'image, fugacement (très fugacement : le détail échappe toujours à ceux qui regardent ce reportage pour la première fois). Et donc, en 2005, Greg nous raconte qu'"il y a 600 compagnies implantées dans un rayon de dix pâtés de maisons". Et en 2005, je me souviens que le baril est à 50 dollars. Les compagnies n'ont donc pas attendu que ce soit hyper "rentable" pour s'implanter. Elles ont probablement misé sur la hausse, ça s'appelle spéculer, c'est très banal, en économie de marché, mais pourquoi on le dit pas comme ça ? Pourquoi la voix off nous fait croire que c'est depuis que le pétrole est à plus de 100 dollars (depuis 2008) que les villes "poussent"? Pourquoi nous donne-t-elle le fantasme que la ville a poussé en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, comme ça, hop, champignon sous les bois, une pluie de pétrodollars et le tour est joué ?


Peut-être parce que c'est fascinant, parce que c'est vertigineux. Et donner le vertige, ça semble le propos de ce reportage, plutôt que de nous informer.


Pas n'importe quel vertige. C'est un vertige euphorique. Dans cet Eldorado touché par la grâce de l'or noir, les villes poussent comme des champignons. Les prix de l'immobilier aussi ; la voix off le dit, en passant. Mais elle considère que ce n'est pas grave puisque dans cet Eldorado, "le chômage n'existe pas". Et il y a même un bonhomme qui est là pour le confirmer : il n'a pas de nom (peut-être parce qu'il n'a pas de cravate, comme le technicien de chantier) ; il vit dans un camion, il doit avoir froid, sous la couche de neige, mais il ne s'en plaint pas. En tout cas, s'il s'est plaint, ça n'a pas été gardé au montage. Ce qu'on a gardé au montage, c'est son témoignage très satisfait selon lequel il n'a aucun problème d'emploi. Pas d'problème. Et comme on ne nous montre personne à qui l'immobilier hors de prix pose un quelconque problème, on a tendance à penser que personne n'a d'problème. D'ailleurs, on ne s'éternise pas sur l'immobilier hors de prix. Pas assez euphorisant, sans doute. On enchaîne avec une "autre conséquence" (de la hausse du cours du pétrole), vachement plus réjouissante : "l'argent ne manque pas".


L'économie-casino : la machine à faire rêver


Et là, on va en prendre vraiment plein les mirettes...

 

 


Pour illustrer le motif de l'argent qui ne manque pas, donc, des images de jeux de hasard : édifiante métaphore. Comme si cette richesse pleuvant sur la province d'Alberta était un jackpot tombant là par hasard, comme si l'économie n'était qu'un jeu obéissant aux aléas de la chance et de la malchance. On voit au passage que la naturalisation du phénomène économique se poursuit : les fortunes colossales ici s'édifient à la faveur d'une grâce qui n'a d'équivalent que la victoire au jeu de hasard, dont les règles ne sont pas dictées par l'homme, mais relèvent de lois qui le dépassent. Parfaite déresponsabilisation des humains, qui dans cette représentation de l'économie ne sont ni les concepteurs ni les agents du système (ni encore moins ses éventuels réformateurs, ça va de soi : réforme-t-on les lois du hasard ?): ils ne sont que des joueurs, ici, tous gagnants, quel bol !


Impossible de trouver un loser dans cette ville de conte de fées, paradis d'un monde sans TVA et bientôt sans impôt, où le gouvernement va même jusqu'à "redistribuer de l'argent". Enfin c'est ce que dit le Ministre de l'Energie. Enfin c'est ce qu'il disait, en 2006. Parce que son interview date de 2006 (petit bandeau fugace), quand une équipe est venue tourner un numéro d'Un oeil sur la planète. Enfin c'est ce qu'il disait qu'il allait faire : il parle au futur. En linguistique de base, ce qu'il fait, ça s'appelle une promesse. Comme quand Sarkozy, par exemple, promet qu'il sera le "président du pouvoir d'achat". En journalisme de base, une promesse de politique, on la prend avec des pincettes. Mais là, non : la voix off nous dit que le gouvernement "a même été jusqu'à redistribuer de l'argent". C'est sûr c'est sûr.


Petite question : sont-ils allés vérifier ? Sont-ils seulement allés au Canada, les journalistes qui nous ont monté ce bien joli sujet avec des images de 2005 issues de Complément d'enquête, et de 2006 issues d'Un oeil sur la planète ? Ou bien se sont-ils contentés de nous mitonner ce resplendissant reportage en bidouillant de vieilles images (pour illustrer, je vous le rappelle, le fait que la hausse spectaculaire des prix du pétrole en 2008 redessine la carte du monde) ?


Je vous laisse le loisir de répondre selon votre intuition à cette question un peu importante.


Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes


De même, ont-ils songé à interroger un autre scientifique, pour vérifier par une éventuelle contre-expertise l'assertion du monsieur de l'Institut Français du Pétrole selon laquelle les ressources de la province s'élèvent à "1600 milliards de barils, soit cinquante ans de la consommation mondiale actuellement" ? Je me souviens, pour avoir assisté à de houleux débats sur des plateaux télé (à des heures plus tardives), que l'estimation des réserves pétrolière fait l'objet de polémiques vigoureuses dans la communauté scientifique. Mais là, non, pas de polémique, pas de doute, pas même de formule hypothétique : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, à part un léger problème écologique abordé dans les trois dernières secondes du reportage, avec bande-son flippante - mais trois secondes, c'est un peu court, pour contrarier les effets de cette redoutable machine à produire du rêve, de la fascination et du vertige.


Alors ?


Alors voici donc ce que les journalistes regardaient, pendant qu'à l'abri de leurs enquêtes les titres pourris inondaient les souterrains de l'économie mondiale, en toute quiétude. Voici donc le spectacle qu'ils nous invitaient à contempler : spectacle étourdissant et désirable d'une prospérité miraculeuse octroyée par le divin marché (vous avez remarqué l'effet d'aura dorée venant enluminer les images des cours de la bourse, en surimpression ?).


Voici donc pourquoi, et comment, s'agissant de l'énorme crise qui nous tombe maintenant sur la gueule, qui met nos frères au chômage et nos soeurs au RMI, on n'a rien vu venir. Car en septembre, quand le monstre est sorti du Loch Ness, sans coup férir, les commentateurs se sont exclamés : "ohlala, on ne l'a pas vu venir ! ". Tu m'étonnes. Pour voir venir ce genre de monstre, il aurait fallu, tout bêtement, ouvrir les yeux, au lieu de les clore à demi dans l'extase et l'adoration des prétendus "miracles" du divin marché.

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1506

La crise financière est arrivée en France. Mais de quelle crise s'agit-il ? Avec quelles conséquences ? D'articles en blogs, de BD en émissions, @rrêt sur images tente de comprendre... et de vous expliquer. N'hésitez pas à prolonger votre réflexion ici et .


 


- Publié dans : profencampagne - Communauté : Soutiens à Ségolène Royal
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