
Lorsqu’il fait beau Normandie, c’est qu’il a plu ou qu’il va pleuvoir… Le temps est franchement mauvais, je sais que les élèves seront différents. Parqués sous le préau, à l’abri du déluge ou du
crachin qui vous transperce, il s’énervent, se bousculent, s’insultent parfois. Et les débuts de séance sont tendues… De l’influence de la météo sur les cours de français en somme…
Quant à nous, les « profs », la machine a café nous sert de point d’ ancrage. Très important la machine à café ! Un haut-lieu stratégique où les confidences vont bon train, où les amitiés se nouent et se dénouent, où certains, à voix basse, complotent on ne sait quel « mauvais coup », où l’on commente la dernière perle d’un élève, où la pédagogie à très peu sa place. Et le temps s’écoule, rythmé par les sonneries successives.
« Oh non déjà ! ». « Bon, allez, on y va… On se voit à la cantine ? »… Plus rarement, il faut bien l’avouer : « Ah enfin ! ». C’est humain.
La cantine… Un endroit essentiel également de la vie d’un collège. On y est ensemble, réuni en « famille ». Et là, souvent, tout y passe ! Les élèves, la famille, la Principale, l’ émission télé de la veille, les petites médisances, les émerveillements, la politique. Cette année est électorale et le sanctuaire scolaire n’ est pas fermé au message des candidats : l’autorité, la carte scolaire, les incivilités, la formation des enseignants… On refait le monde en mangeant. Une de mes collègues, très à droite -vraiment très, très à droite !- ne met plus le bout de son tailleur parmi nous entre midi et 13h. Elle s’est mise à l’écart, d’elle même… J’ai toujours trouvé ces quarantaines, volontaires ou imposées , très excessives. Lorsque les esprits s’ échauffent, j’attends la sonnerie avec impatience… Je redécouvre des 6èmes. Je n’ en avais plus depuis 3 ou 4 ans.
Après les présentations d’ usage (très rapides avec moi car je me refuse à demander des fiches individuelles ; j’apprendrai à les connaître sans ce moyen), l’explication du plan de la 1ère séquence : Lectures de fables ; types de textes (narratifs, descriptifs, argumentatifs) ; écriture de fables à la manière de… ; lectures de fables à voix haute et récitations ; travail sur la ponctuation ; classe de mots et typologie des verbes ; types et formes de phrases, après tout cela donc, et en évitant soigneusement tout jargon que certains nous accusent d’ utiliser en 6ème, je termine ma séance en leur lisant à voix haute le chapitre 1 de Vendredi ou la vie sauvage de Tournier. Ce titre n’ est pas au programme mais j’ ai pris l’ habitude, sans doute en lisant Pennac, de lire le plus souvent possible et à haute voix, des extraits d’ œuvres parfois difficiles mais là n’est pas, à mes yeux et à leurs oreilles, l’important. Ma réussite est totale lorsque quelques jours plus tard, ayant fait EXPRES de ne plus lire, des mains se lèvent pour me demander :
« Monsieur, vous nous lisez un extrait ? » Je sais alors que j’ai gagné quelque chose, qu’ ILS ont gagné quelque chose… Dans quelques jours, ce sera à l’un d’entre eux de lire un passage qu’il aura choisi, comme ça, pour le plaisir de partager un moment de lecture. Et sans les noter !
Ca sonne !
«Monsieur, j’ai quelque chose à vous dire… »
Je me retourne. Je dois baisser la tête pour voir, là, près de mon bureau, juste avant la récréation de 10h, un petit bonhomme blond, à lunettes lui dévorant le visage d’ une pâleur extrême.
"Oui, Pierre, je t’ écoute. Tu veux me parler seul ou devant tes camarades ? »
- Seul Monsieur" .
En une fraction de secondes me reviennent en mémoire ces si nombreux élèves venus se confier à moi. J’ai eu droit à tout ! L’enfant frappé par ses parents, l’envie de suicide d’une gamine de 13 ans, le désir de fugue d’ une autre et qui est passée à l’acte, l’aveu du premier rapport non protégé… « Qu’est ce que je dois faire Monsieur ? »… Et nous sommes démunis, peu ou pas préparés à ces drames, aux attitudes à adopter, aux réponses à donner. Dans ces cas là, il ne faut rien dire aux parents, rien à personne. « Vous promettez Monsieur ! ». Et nous mentons parfois ! Car notre devoir nous oblige à signaler ces cas extrêmes. « Je crois que je suis anorexique Monsieur ! ». Tout, j’ ai TOUT entendu ! Je ne suis pas le seul.
« Voilà Monsieur, j’ai un tic. » Ah, ça c’est nouveau. « Je me mets à trembler et dans ces moments là, il faut dire mon prénom à haute voix et tout s’arrête. J’étais comme ça déjà l’an dernier au CM2 et même avant »
D’accord Pierre. J’ y ferai attention. Mais dis moi, tu es soigné ? Tu vois un médecin ou un spécialiste ? »
Non, parce qu’on m’a dit que ça servait à rien.
Tu as prévenu ton professeur Principal ?
Oui, oui je préviens tous les professeurs.
Je lui souris… « Allez, sauve toi en récréation ». Immédiatement, par réflexe, je cherche fébrilement parmi les feuilles d’un court exercice que les 6èmes viennent de me rendre. Celle de Pierre est, comment dire…lisible mais incompréhensible au premier coup d’ oeil. Les mots sont coupés en leur milieu ou attachés anarchiquement les uns aux autres !! La ponctuation est inexistante. Pourtant, en reconstruisant, les réponses sont justes, parfaitement justes !
Stéphanie, Pierre… Notre métier se situe là, entre ces deux extrêmes. Toute sa difficulté aussi. En descendant l’escalier, je croise la Principale, une femme à trois mois de la retraite et avec laquelle on peut discuter, débattre même. Elle a son caractère, parfois « ses têtes », mais j’ai connu bien pire !
"Vous êtes au courant du problème de Pierre en 6ème. Il a un tic dont il vient de me parler
-Ah non, du tout ! "
Je l’informe, me dirige vers le hall et sors pour aller fumer ma cigarette. Oui je sais, mauvais exemple, mauvaise habitude… Mais on ne me voit pas…
Il pleut toujours et le ciel est plombé…Tiens au fait, il va falloir que j’aille chercher les livrets d’évaluation de 6ème…
Je remonte mon col…
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