
L'enfant, l'éducateur et la télécommande
Entretiens avec Jacques Liesenborghs, Bruxelles, Editions Labor, octobre 2005
Commençons par le début : la naissance, moment fabuleux s’il en est.
D’une certaine manière, je n’ai pas bien compris ce qui m’arrivait quand j’ai eu des enfants. Je crois d’ailleurs que beaucoup de pères sont comme moi. La paternité est une réalité extrêmement
mystérieuse. Autant, pour la femme, l’arrivée de l’enfant s’inscrit dans une histoire personnelle forte, autant, pour le père, c’est une affaire tout à fait invraisemblable. Comment comprendre
que « quelque chose » puisse naître, que ce quelque chose soit quelqu’un et que ce quelqu’un émane de lui, alors qu’il ne l’a pas porté ? J’ai vécu la naissance comme un moment très mystérieux.
Mais, en devenant grand-père, j’ai mieux perçu certains phénomènes. Je n’aurais certainement pas pu écrire mon livre récent,
Le monde n’est pas un
jouet, sans l’arrivée de ma petite-fille. Grâce à elle, j’ai un peu mieux compris ce qu’était l’arrivée d’un enfant. C’est
un événement qui restructure complètement l’environnement familial… Elle est là, ma petite-fille, un soir ; c’est son anniversaire, tout le monde est autour d’elle. Elle est la reine : chacun
tente d’obtenir d’elle un sourire. Chacun se demande vers qui elle va se tourner, vers qui elle va aller …. Même s’il n’existe aucune rivalité familiale, aucune suspicion d’aucune sorte,
l’inquiétude monte : si la mère observe que sa fille va plutôt dans les bras de la grand-mère ou l’inverse, on voit un petit pincement imperceptible sur le visage de l’une ou de l’autre. Sans la
moindre agressivité, mais parce que l’enfant active, par sa seule présence, la peur archaïque que tout adulte porte en lui de n’être pas aimé, de n’être pas le plus aimé. Quand je dis que
l’enfant désiré est, à sa naissance, dans une position d’enfant-roi, je ne porte aucun jugement moral. De fait, l’enfant qui arrive dans une famille qui l’attend est dans une position de
toute-puissance : il peut faire le bonheur des adultes et il comprend très vite qu’il a un pouvoir immense. Il comprend qu’il peut faire plaisir à sa mère et à son père… ou les tenir à sa merci.
Il commande par ses pleurs, ses sourires et ses baisers... Tout cela, je le savais par les livres. Mais je ne l’avais pas compris de manière aussi concrète. Et ici, justement, intervient aussi
l’oscillation dont nous parlions, il y a un instant.
Et « grandir » alors…
On voit des adultes totalement subjugués, presque esclaves de leur enfant qui, tout à coup, décident de faire comme s’il n’était plus là… Ce qui fait que l’enfant va vouloir à nouveau attirer
l’attention et reprendre sa place au centre.
Et, ainsi, il est empêché de grandir : quand il occupe le centre, il jouit de sa
toute-puissance. Quand il est écarté ou qu’il se sent ignoré, il cherche à reconquérir sa position tyrannique. Il lui faut absolument attirer l’attention, parfois en se mettant en péril, en
prenant des risques… Ainsi, « naître au monde », c’est d’abord sortir de la toute-puissance, sortir de la posture de celui qui peut commander à tout et à tous. C’est accepter que les autres
puissent exister en dehors de moi, vivre en dehors du désir que j’ai d’eux. C’est – et nous en reparlerons longuement – accepter de ne plus télécommander les choses et les êtres, mais engager
avec eux une histoire, tenter une aventure inédite qui permet de se construire comme sujet.
Grandir, c’est construire de l’objectalité. L’objectalité, c’est la reconnaissance que les choses ne sont pas entièrement en mon pouvoir. Par exemple, quand
j’apprends à lire, il y a une objectalité du texte. Un singulier est un singulier et pas un pluriel ! Un imparfait, un imparfait … C’est grâce à la soumission à cet objet que je pourrai, sur cet
objet, exercer ma subjectivité : dire « J’aime ce texte », ou bien « Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue… ».
Au fond, ce qui me paraît décisif pour pouvoir grandir, c’est d’entrer dans une relation à l’objet et aux autres qui leur reconnaît le droit à l’existence en dehors de moi. C’est la construction de l’altérité. Accepter que le monde n’est pas connecté directement à mon propre psychisme et que je n’en suis pas le maître... Grandir, c’est accepter de « faire avec », de « travailler avec », avec des choses et des personnes qui existent vraiment et peuvent s’associer à moi, ou entrer en conflit avec moi… mais qui ne m’appartiennent pas. Pour reprendre la distinction d’Hannah Arendt entre le faire et l’agir, grandir c’est passer du faire à l’agir. Le faire, c’est le propre du tyran, de celui qui est dans une relation omnipuissante, que ce soit dans le registre politique ou familial : on joue avec les peuples, les hommes et les femmes, son entourage, comme on joue avec ses poupées ou des bonshommes… Cette tyrannie du faire doit se transformer progressivement en « agir avec » : avec le monde, avec son entourage, en acceptant les contraintes du réel et en prenant en compte le point de vue des autres, en décidant ensemble, en pactisant avec le temps et en n’ayant pas « tout tout de suite ».
En d’autres termes, grandir, c’est sortir de la magie. Tout cela a déjà été dit par les meilleurs auteurs, mais on n’a pas suffisamment souligné – à part
Rousseau, peut-être - que c’était, tout à la fois, un problème psychologique, pédagogique et politique ? Passer progressivement d’un sujet en relation directe et immédiate avec le monde qu’il
commande « en temps réel »… à un sujet qui réfléchit, surseoit à l’action, prend le temps de penser, intègre le souci des autres, anticipe les conséquences de ses actes sur la durée : voilà qui
définit, en même temps, un projet éducatif et un projet de société.
Il y a donc un accompagnement nécessaire de l’enfant vers l’objectalité qui doit s’effectuer aussi bien dans la
famille, à l’École que dans toutes les structures sociales. C’est un accompagnement à devenir citoyen, au sens fort du terme, avec la part
inévitable de renonciation que cela comporte… et les satisfactions prodigieuses que cela permet d’espérer. Nous sommes là au coeur de la construction de la démocratie. Car, qu’est-ce que l’utopie
démocratique, si ce n’est l’espérance d’un monde où personne n’occupe le centre … où il n’y a pas de centre. Aujourd’hui, ma petite-fille n’est plus au coeur du centre !
http://www.meirieu.com/DERNIEROUVRAGE/dernierouvrageparu.htm