Samedi 7 février 2009
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Précisons d'abord qu'elle n'est pas spécifiquement française. En Angleterre par exemple, on l'appelle génération Channel 4.
En France, ses fidèles ont entre 14 et 35 ans et ce point commun de n'avoir aucun souvenir d'une France sans M6. La nature des programmes de cette chaîne, son introduction du concept d'évaluation puis d'élimination des individus par leurs semblables, son recours au coaching
comportemental approfondi reculant sans cesse les limites de la vie privée ou sociale, ses prescriptions d'achat aux apparences anodines qui font de ces shows des publi-reportages, son humour
socialement inoffensif, la ligne éditoriale de ses magazines
d'enquête précédant ou accompagnant les réformes du gouvernement, son survol distancié de l'information, ont modelé une génération :
La génération M6.
Reprenant le flambeau de la France déclinante de la première compagnie qui, vivant sur ses gloires
passées sans se renouveler, s’éteint peu à peu, cette petite génération qui monte et qui a fait de la chaîne alternative sa favorite est La France de demain.
Pour plus d’information sur les programmes de la chaîne incriminée je vous renvoie à cette vidéo et, parce que l’on jamais mieux servi que par eux-mêmes, au site M6Replay.fr qui diffuse jusqu’au 7 janvier le show "ces émissions que nous n’oublierons jamais" (dont une sur deux provient de la
grille d’M6).
Mais, revenons à nos moutons.
On repère la génération M6 lorsqu’elle sort de sa tanière cocoonisée à la saison des achats (fêtes et soldes et en règle générale dès le vendredi soir à 17h) pour arpenter les rayons illuminés à son intention, dans l'attente
qu’on lui libère son dimanche chômé,
intolérable atteinte à son pouvoir d’acheter.
La génération M6 va souvent par deux, en petits couples
assortis (- parce qu’à deux ça fait moins d’impôts à payer). Malgré sa passion pour le bouddhisme, les bougies parfumées ou le karaoké, elle rationalise
son rapport au monde selon des critères financiers. Avec elle, tout est pognon. La génération M6 a une calculette en lieu et place du cerveau.
Toujours partante pour courir là où on lui suggère de marcher, prête à supplier là où on l’invite à ramper, son champ d’analyse sociale part de ma droite
(elle est ainsi, à l’image de ses grands aînés très réceptive aux discours publicitaires d’hommes providentiels promettant plus d’argent en échange de plus d’efforts) pour s’étendre jusqu’au plus
à gauche possible pour elle (c’est à dire encore bien à ma droite) au travers du sentiment d’injustice qui la déchire à l’idée de ne pas avoir un écran plasma aussi bien que celui de Dany Boon vu
dans le M6 Déco spécial intérieurs de stars.
Sa vie est une course d’un centre commercial à l’autre pour l’obtention, à prix soldé, des gadgets recommandés par sa chaîne privilégiée. Du nord
au sud, on reconnaît les intérieurs de ses pavillons qui se reproduisent à l’unisson coloré des préceptes de ses mentors télévisés de la déco mégalo. Dans ses salons carrelés s’entassent, avec la
frénésie d’agencement de ceux qui ont peur de ne plus posséder, des meubles offrant la triple qualité d’être massifs, moches et dépareillés. Elle est provinciale ou banlieusarde. Via un habile
marketing des annonceurs, et la répétition annuelle des Capital spécial bonnes affaires de l'immobilier, elle
s'est auto-bannie des centres villes afin de trouver plus grand et plus dans son budget, en vingt-cinquième
périphérie.
C'est que, question maison, la génération M6 abhorre
la location. Peu importe ses revenus, posséder un toit n’est pas une ambition : C’est une obligation. Comment faire autrement lorsque pendant les 10 dernières années on a entendu comme
seuls sons de cloche les reportages orientés d’M6 d’un côté et de l’autre, l’écho continu des ego repus des parents proprios ? Quand elle possède un bien
immobilier, quelconque et sur payé, c’est comme pour son canapé, vite elle s’en lasse. Il lui faut plus grand et plus classe.
En pleine crise existentielle pour cause d’existence de crise, la génération M6 consacre encore ses forces à se cogner sans peur du ridicule dans le mur de ses contradictions, tiraillée entre l’idéal télévisé de l’épanouissement personnel et
la logique comptable de ceux qui lui vendent cette réussite balisée d’objets à se procurer et de concepts à adopter.
S’intéressant peu à la vie au-delà du consommable, elle s'interroge rarement sur les motivations et les conséquences de ses actes dont elle paye, au propre
et au figuré, régulièrement les frais.
Son opulence à débit différé est pourtant souvent remise en cause à la fin du mois par des imprévus de type appel de fonds pour les charges de
l'immeuble ou nouvelle option sur le forfait 3G-UMTS-Bluetouze (pour appeler maman qui habite à deux maisons de là) qui plantera de 500 euros son budget
de représentation établi à 140% de ce qu’elle gagne en salaire.
Rentrant dans la vie active par la dette, à pas 30 ans elle n’a déjà plus aucune soupape de sécurité et prend toute déconvenue financière de plein
fouet. D’où ce sentiment de colère qui monte en elle depuis les non-résultats sur le terrain de l’élection présidentielle de son miracle américain. Que ce
soit pour sa maison ou ses revenus, elle se persuadait que le nouveau président lui garantirait du +15% à l’année. Enfin, c’est ce qu’elle avait compris du Zone
Interdite spécial ces pays qui ont tout compris et qui ont su se réformer diffusé quelque part au cœur de la déprime de 2006,
amuse-gueule aspartamé de celle qui l’attend en 2009.
Sur le terrain pavillonnaire, la génération M6 est une confrérie tacite dont l’adoubement repose sur des codes vestimentaires, ludiques et
télévisuels très précis. Elle se conjugue intérieurement à la première personne du singulier. Le nous revendicatif sonne comme un blasphème à ses
oreilles. La transcendance spirituelle ne l’intéresse pas plus. Ses seules communions sont de pixels. L'unique réel sur lequel elle veut avoir prise est celui de sa chaîne via des SMS surtaxés pour éliminer ses semblables qui ont voulu tenter de briller à la télé (son rêve secret). Pour elle, la reconnaissance n’est pas la conséquence d’un
travail, c’est le but de tout crétin chantant sous sa douche ou devant Rock Band, jeu vidéo qui, comme tous ceux simulant à la fois notoriété et maîtrise
factice d’un apprentissage représentant des décennies de labeur, marche très fort dans ses rangs.
De par son âge, son état de salariée pressée jusqu’au trognon et ses montagnes de crédits, la génération M6 est déjà la grande
perdante de 2009. Arriviste se pensant déjà arrivée (si l’on considère qu’un salon à 6000 euros payable en 15 fois sans frais est une étape
essentielle dans la vie d'un homme) elle ignore qu’elle se trouve au début son long parcours sacrificiel. Au fond, cela la gêne peu et puis elle a son arme contre la déprime : Les petits plaisirs. Elle n’a pas besoin qu’on lui
répète 10 fois la publicité : De son propre aveu, elle craque énormément. Et puis, la vie c’est comme la real-tivi : Pas de réussite sans humiliation. Pas
d’émancipation sans asservissement. Oui, la génération M6 est
un peu con.
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de SebMusset: M6, pour un peuple presque parfait