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Chère L.
Je t’ai rencontrée en septembre, puis côtoyée pendant neuf mois. Jeune professeur, j’ai lu ton enthousiasme, tes doutes et tes certitudes. Tu "débutes" dans la carrière et je me
suis bien gardé de t'accabler de conseils. Qui suis-je pour être un "conseilleur" ? Peut-être les as-tu souhaités… Mais tu ne m’en as rien dit… Alors nous avons vécu, en
parallèle, toi ne sachant même pas que, sans indiscrétion aucune, je t’observais… Une seule fois ou deux, nous avons quand même travaillé ensemble... C'est bien peu sur une année scolaire... Ce
fut pourtant pour moi, je l'espère pour toi aussi, un réel bonheur partagé...
Ce métier, en collège en tout cas et je ne connais que lui, offre toutes les occasions imaginables de travailler ensemble, de partager nos expériences, d’échanger nos idées. Et pourtant
nous ne le faisons que rarement. Il faut parfois des années à deux enseignants du même établissement pour s’apercevoir un jour que bien des choses les rapprochent. Mais voilà, chacun ferme sa
porte de salle de classe, ne l’ouvre que pour faire entrer les élèves du groupe suivant. Puis vient la sonnerie, celle d’une fin de journée qui pour les uns se termine à midi, pour d’autres à
quatorze heure…Nous nous croisons bien plus que nous ne nous voyons…Oh bien sûr, il y a les récréations, la machine à café et la cantine, parfois un banc dehors qui accueille les fumeurs et les
confidences… Mais les dialogues sont toujours un peu les mêmes, les propos sont pesés et soupesés… De quel droit pourrais-je te demander ce que tu fais dans ta classe, comment tu parviens à
obtenir de Cécile ou de Mokhtar ce que je n’obtiens pas ? De quel droit pourrais-je te dire que j’ai fait lire Sébastien, que Marie apprend ses leçons alors qu’avec toi elle n’y parvient
pas ? Oui, de quel droit ?
Un jour, t’en souviens-tu, en conseil de classe je t’ai dit tout bas comme un élève soucieux de ne pas se faire prendre, remarquant que tu ne prenais pas la
parole :
« Vas-y, dis ce que tu as à dire… allez… »
Mais les mots ne sont pas venus… Ou tu n’as pas voulu… Curieux métier qui nous fait tant parler A nos élèves mais si peu ou si mal DE nos élèves… Un jour, L. , tu la prendras cette
parole à ton tour… Tu seras alors entrée vraiment dans la carrière. Espérons qu’on t’écoute… Mais ça, c’est une autre histoire…

Dans quelques jours les vacances vont séparer les collègues. Toi, tu ne reviendras pas. Je penserai souvent à toi, jeune enseignante car je me suis revu en toi il y a vingt-neuf ans. Moi
non plus je ne parlais pas beaucoup. Je ne partageais pas. Je ne partage toujours pas plus que nécessaire… Par pudeur sans doute… Et nous avons bien tort ! Notre profession souffre, nous et nos élèves avec, de tous ces lourds silences, de ces portes closes sur nos pratiques et le poids du secret étouffe nos
enthousiasmes. Parlons-nous ! Engueulons-nous même s’il le faut ! Cela vaudra toujours mieux que tous les non-dits…
Chère L, je te souhaite d’aimer ce métier, le plus beau du monde. Je te souhaite de ne pas voir passer les heures, les journées ni les années. Je te souhaite de croiser des regards et des
sourires sur les visages de tes élèves, ces regards et ces sourires qui nous font les aimer, les haïr aussi…Cela arrive… Oui L., exprime-toi ! Dis ce que tu penses, fais ce que tu dis et
dans vingt-neuf ans, en repassant le film, n’aie aucun regret ! Tu es Professeur !
Fais-toi plaisir !
Je t'embrasse!!!!! A l'année prochaine néanmoins pour une autre aventure...
Christophe
(PS: les prénoms des élèves, par discrétion, sont imaginaires...)