
Les étudiants en France sous la direction de Louis Gruel, Olivier Galland et Guillaume Houzel, Presses universitaires de Rennes, 427 pp., 20 €.
Dans les années 60, l’étudiant était le plus souvent un garçon, issu de milieu favorisé, vivant entouré de livres et amateur de cinéma, entre bohème et
politique. Aujourd’hui, il n’a plus grand-chose à voir avec ce portrait et s’avère même difficile à décrire tant il existe de profils différents. Quoi de commun en effet entre un étudiant de BTS
(brevet de technicien supérieur) construction métallique et un élève de Normale Sup de la rue d’Ulm préparant l’agrégation de lettres ?
L’ouvrage collectif, qui réunit une quinzaine de contributions de sociologues, d’historiens et d’économistes, explore un univers encore assez mal connu, grâce notamment aux enquêtes de
l’Observatoire de la vie étudiante. Au cours des cinquante dernières années, le monde étudiant a subi des transformations radicales. Les publics se sont démocratisés. Des universités ont poussé
en province et en banlieue, les filières se sont multipliées - IUT (instituts universités de technologie), licences pros, écoles de commerce, d’ingénieurs… Et le fossé s’est encore creusé entre
universités et grandes écoles. Le monde étudiant est désormais très hétérogène : moins dans l’entre soi et plus ouvert sur l’extérieur, plus angoissé face à l’avenir et préoccupé par son
insertion professionnelle.
En 1964, lorsque Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron écrivent les Héritiers. Les étudiants et la culture, un fils de cadre supérieur a quarante fois plus de chances qu’un fils
d’ouvrier d’entrer à l’université, et quatre-vingts fois plus qu’un fils de salarié agricole. Les filles commencent alors seulement à s’imposer dans les facs. Et encore se cantonnent-elles aux
lettres et à la pharmacie, laissant le droit, les sciences et la médecine aux garçons.
Après les deux vagues de «massification» - la première, plus timide, à la fin des années 60, puis la seconde de 1985 à 1995 -, le monde étudiant devient plus représentatif de la société.
Désormais, les deux tiers d’une génération ont le bac.
Des jeunes de milieux populaires arrivent sur les bancs de la fac. Mais derrière la «masse», on retrouve une hiérarchie sociale au niveau des filières. Après des bacs pros, les enfants d’ouvriers
se tournent vers des études courtes préparant à un travail peu qualifié. Les enfants de cadres choisissent la série S puis les classes prépas, et rêvent de grandes écoles. Les «héritiers»
continuent ainsi à se reproduire : ils ont l’avantage du milieu, un bagage culturel et l’aisance financière. Pour les autres, les bourses souvent ne suffisent pas. Et les petits boulots
entravent leur réussite. Pour certains, la massification serait ainsi contradictoire avec la démocratisation.
Le livre - avec des chapitres sur le logement, les loisirs, l’alimentation… - montre aussi la persistance des problèmes, comme s’il avait manqué une politique à longue-vue. Dans les
années 60 déjà, on voulait construire des universités à l’américaine, avec de grands campus en périphérie des villes. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy promet les «meilleures universités
mondiales» alors qu’on manque toujours cruellement de chambres en cités U. Si l’enseignement supérieur s’est ouvert, concluent les auteurs, certains étudiants sont plus égaux que
d’autres.
http://www.liberation.fr/societe/0101610560-l-elite-remonte-la-filiere
A noter: Louis Gruel est décédé la veille de Noël; ses obsèques ont eu lieu ce jour...
voir ci-dessous:
http://www.mediapart.fr/club/blog/nefertari/251209/adieu-humaro