Lundi 1 octobre 2012 1 01 /10 /Oct /2012 17:30

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Donatien de Sade ne rejetait ni la violence ni la perversité. Nul doute qu'il aurait apprécié la sourde bataille qui fait aujourd'hui rage autour du manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome. Une histoire de vol, de passion, d'argent bien sûr. Une lutte qui, n'en déplaise au Divin Marquis, pourrait trouver une issue heureuse. Deux familles de collectionneurs et la Bibliothèque nationale de France (BNF) tentent de trouver un terrain d'entente afin de mettre fin à vingt-cinq ans de conflit, en France et en Suisse, et de faire entrer le document dans les collections nationales. Une négociation à gros budget - plusieurs millions d'euros - et à haut risque - d'autres prédateurs rôdent - que l'institution parisienne estime pourtant "bien engagée".
L'histoire du manuscrit est à la hauteur de ce texte, le premier mais aussi le plus extrême rédigé par Sade. Incarcéré en 1777 à Vincennes puis à la Bastille pour les traitements infligés à plusieurs jeunes filles, le marquis croupit en cellule depuis huit ans quand il se décide à faire œuvre littéraire. Seul et privé de ses fantasmes, ou plutôt de leur satisfaction, il se rattrape à travers ses héros : quatre hommes de 45 à 60 ans, "dont la fortune immense est le produit du meurtre et de la concussion".

Enfermés en plein hiver dans un château de la Forêt-Noire, avec quarante-deux filles et garçons livrés à leur pouvoir absolu, ils font subir pendant quatre mois, aux jeunes oies blanches, une succession de six cents perversions. Insoutenable pour la plupart (même Georges Bataille jugeait sa lecture pénible), génial pour quelques-uns, le texte a de quoi choquer. Meurtres, tortures, humiliations : le texte n'épargne ni Dieu, ni les hommes, ni même les bêtes. Pour ne citer qu'un extrait, choisi par l'écrivain Chantal Thomas en exergue du chapitre consacré aux Cent Vingt Journées dans son livre Sade (Le Seuil, 1994) : "Il encule un cygne en lui mettant une hostie dans le cul, et il étrangle lui-même l'animal en déchargeant." Une douceur, faut-il préciser, par rapport à d'autres "perversions" décrites dans le texte. De quoi susciter, aujourd'hui encore, de vives réprobations. Il y a quelques jours, la Corée du Sud a ainsi ordonné son interdiction en raison de son "extrême obscénité" et ordonné la mise au pilon de tous les exemplaires du livre nouvellement traduit.

En 1785, le détenu Sade ne risque qu'une chose : la confiscation. Les feuilles de brouillon prennent trop de place. Du 22 octobre au 28 novembre, à raison de trois heures par jour, il couvre donc, d'une écriture minuscule, les deux côtés de petits feuillets de 12 centimètres de largeur. Il assemble ensuite les folios en un rouleau de 12,10 mètres de long, qu'il dissimule entre les pierres de sa cellule. Le document y restera plus de trois ans. Jusqu'aux fameuses journées de juillet 1789.

L'épisode est resté célèbre : dès le 2 du mois, Sade est à la fenêtre. De derrière les barreaux, il harangue la foule, lui intime de brûler la prison. L'administration royale le déplace à l'asile de Charenton. La légende le décrit nu au cours du transfert. Il laisse en tout cas derrière lui ses effets, dont le précieux manuscrit. Lorsque la Bastille est détruite, le rouleau et ses brouillons partent en fumée. Du moins, c'est ce dont le marquis est convaincu. Jusqu'à sa mort, en 1814, il regrettera la perte de son chef-d'oeuvre, affirmant avoir versé "des larmes de sang".

Il ignore que, lors de l'assaut, le frêle objet a été récupéré par le citoyen Arnoux de Saint-Maximin, qui l'a vendu au marquis de Villeneuve-Trans. Resté dans cette famille pendant trois générations, le manuscrit est cédé en 1900 à Iwan Bloch. Dermatologue et psychiatre, inventeur de la sexologie, le médecin allemand fait éditer le texte en 1904, sous le pseudonyme d'Eugen Dühren. Mais la publication est truffée de milliers d'erreurs.

En 1929, le vicomte Charles de Noailles mandate Maurice Heine afin qu'il rachète le rouleau. A l'éditeur et écrivain incombe la charge de négocier, analyser, puis publier le document. L'ancien journaliste s'en acquitte avec un soin exemplaire, qui fait de cette publication, conduite entre 1931 et 1935 et réservée aux "bibliophiles souscripteurs" pour éviter la censure, la version de référence.

Les Noailles, de leur côté, financent l'opération et entrent en possession du trésor. Mécènes, Charles et Marie-Laure n'ont peur ni du risque ni du scandale. En 1930, n'ont-ils pas produit L'Age d'or, de Luis Buñuel et Salvador Dali, déclenchant l'une des plus formidables polémiques de l'histoire du cinéma ? Qui plus est, Marie-Laure, née Bischoffsheim, se trouve apparentée au Divin Marquis. A défaut de nouvelle famille, le précieux manuscrit a trouvé un nouveau refuge.

A la mort des époux, c'est leur seconde fille, Nathalie, qui en hérite. En 1982, elle confie le texte à un ami, l'éditeur Jean Grouet, qui souhaite l'étudier, de même que la partition originale des Noces de Stravinsky. Quelques mois plus tard, et à sa demande, il lui restitue le coffret. La légende - encore une - évoque un écrin de forme phallique. Il n'en est rien. L'étui en cuir présente la forme banale d'un parallélépipède. Surtout, il est vide. Jean Grouet a vendu le rouleau le 17 décembre, pour 300 000 francs, au Suisse Gérard Nordmann.

Encore un personnage hors norme. Héritier d'une grande chaîne de supermarchés, en Suisse mais aussi en France (il possède alors le Printemps), Gérard Nordmann est un collectionneur multicarte. Avec, par-dessus tout, une passion : les curiosa, autrement dit les objets, représentations ou manuscrits érotiques. Dans cette catégorie, il est inégalé.

En 2004, après sa mort, l'exposition de sa collection à la Fondation Bodmer constituera un événement mondial.

A la suite de la découverte du vol, le fils de Nathalie de Noailles, Carlo Perrone, contacte le passionné suisse. "Je lui ai proposé de le dédommager intégralement, raconte-t-il. Il m'a répondu que c'était la plus belle pièce de sa collection, qu'il l'avait acquise légalement et qu'il n'était pas question qu'il s'en sépare."

Légalement... Pendant quinze ans, de part et d'autre des Alpes, les tribunaux vont examiner le sujet. Pour la France, la Cour de cassation tranche en juin 1990 : l'œuvre a bel et bien été volée, écrit-elle, et doit être restituée à ses propriétaires légitimes, la famille de Noailles. En Suisse, le tribunal fédéral, qui clôt la procédure en mai 1998, est d'un tout autre avis : pour la haute juridiction helvétique, Gérard Nordmann a acquis le document auprès d'un proche de Mme de Noailles, contacté par l'intermédiaire d'un libraire parisien irréprochable, au prix du marché et en payant par chèque. Sa "bonne foi" est donc constituée.

Depuis lors, la situation était gelée. En Suisse, le rouleau pouvait circuler librement, d'où sa présentation à Coligny, sur les bords du Léman, lors de l'exposition de 2004. Mais qu'il passât la frontière et la pièce aurait été saisie et restituée à Carlo Perrone.

Situation insupportable pour le fils de Nathalie de Noailles, patron de presse en Italie, mais aussi pour les héritiers de Gérard Nordmann, qui, ne partageant pas la passion paternelle, souhaitaient vendre. Ils disposaient même d'un acheteur. Gérard Lhéritier, collectionneur et créateur du Musée des lettres et manuscrits, à Paris, avait offert 4 millions d'euros pour le joyau. Avant de conclure la vente, au début de l'année, son avocat a toutefois contacté Carlo Perrone, pour connaître ses intentions. "Il m'a dit qu'il le ferait saisir, j'ai donc renoncé", regrette le collectionneur, qui ne "désespère pas" de l'exposer un jour dans son musée.

C'est pourtant une autre solution qui se dessine. Et une autre destination : la BNF. Début juillet, son président, Bruno Racine, a fait adopter, par la Commission des trésors nationaux, le "vœu" d'un "retour en France du manuscrit en vue de son entrée future dans le patrimoine national". Manière d'annoncer que le document pourrait être classé trésor national et bénéficier des avantages fiscaux offerts aux mécènes qui soutiendraient son acquisition.

Car c'est une négociation financière qui s'ouvre à présent. Combien la BNF est-elle prête à donner ? Comment se répartiraient les bénéfices entre les héritiers Nordmann et Carlo Perrone ? Contactés par Le Monde, les premiers ont jugé "prématurée toute déclaration".

Carlo Perrone ne souhaite pas davantage se prononcer sur la "clé de répartition" d'une somme globale qu'il évalue "entre 4 et 5 millions d'euros". Il se dit prêt à "faire des concessions, si c'est pour la BNF. Ma famille a toujours entretenu de bons rapports avec les musées nationaux français. Le manuscrit des Noces, après sa restitution, est allé à la Bibliothèque nationale." Mais il refuse de voir les Nordmann tirer seuls les profits de ce "vol". Pour "bien engagée" qu'elle soit, la négociation promet d'être ardue.

Nathaniel Herzberg
http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/10/01/cache-vole-rachete-l-histoire-folle-du-manuscrit-de-sade_1767353_3260.html

Par christophe - Publié dans : profencampagne - Communauté : Pédagogie-Education.
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