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Philippe Meirieu a décidé de s'engager en politique auprès du parti "Europe Ecologie". Ce n'est pas la première fois. Il s'en explique ici:
http://www.meirieu.com/nouveautesblocnotes.htm
Écologie et pédagogie
L’urgence écologique est, en effet, aujourd’hui, tellement forte qu’elle impose de rebattre les cartes. Elle nous contraint à nous dégager des querelles de chapelles et à reposer les
problèmes autrement… Quel est l’avenir de notre premier « bien commun », la planète ? Comment, non seulement en assurer la pérennité, mais aussi la rendre habitable pour nous, nos enfants, nos
petits-enfants et les générations futures ?
J’ai écrit, en 2004, un ouvrage intitulé Le monde n’est pas un jouet. J’y développais cette idée, finalement assez banale, selon laquelle l’éducation doit permettre à chaque enfant de
découvrir l’irréversibilité du temps : on peut refaire un château de cubes qu’on a détruit dans un moment de colère, mais on ne peut effacer miraculeusement des blessures qu’on a infligé à autrui
ou au monde. Ce qui est fait est fait et nul ne dispose du pouvoir magique qui permettrait que cela n’ait pas eu lieu. D’où notre « principe responsabilité » à l’égard des autres – c’est la
question de l’éthique – et à l’égard du monde - c’est la question de l’écologie… qui n’est rien d’autre qu’une éthique planétaire. D’où, aussi, le nécessaire apprentissage du sursis : sursis au
passage à l’acte et sursis à la frénésie consommatoire, sursis à la violence des mots et des gestes, sursis aux emportements des groupes fusionnels et aux tentations de s’assujettir à l’emprise
des tribus et des clans. Sursis à l’immédiateté : l’immédiateté du « tout-tout de suite », l’immédiateté d’une relation sans médiation, une relation de dévoration et d’anéantissement réciproque…
Je plaidais, à ce moment-là, pour une pédagogie du « monde-projet » et contre la marchandisation du « monde-objet ». Pour l’apprentissage collectif d’un autre type de présence au monde,
responsable et solidaire. Une exigence plus que jamais d’actualité.
Trois ans plus tard, en 2007, dans Pédagogie : le devoir de résister, j’insistais sur l’importance de résister au caprice mondialisé imposé par le « capitalisme pulsionnel ». Inflation
publicitaire, emprise des marques, surenchère des effets pour « scotcher » l’enfant aux écrans, débauche de divertissements en tous genres pour le séduire et anesthésier sa conscience critique :
autant de caractéristiques d’une modernité qui réduit l’enfant à un « cœur de cible ». Je montrais que, justement, la tradition pédagogique nous fournissait un ensemble de réflexions et de
propositions pour aider l’enfant à se construire comme sujet. Réflexions et propositions qui sont plus que jamais nécessaires. Grâce à elles, nous pouvons aider l’enfant à vivre dans le monde
sans occuper le centre du monde, à s’engager avec d’autres dans des projets constructifs, à se décentrer pour entendre le point de vue d’autrui, à accéder au symbolique et à s’inscrire dans une
culture qui lui permette de relier ce qu’il a de plus intime avec ce qui est le plus universel. Ainsi, la pédagogie nous permet-elle de penser une éducation pour le futur. Le futur de chaque
enfant et le futur de l’humanité… Et c’est cette thématique que j’ai reprise, d’entrée de jeu, dans mon dernier ouvrage paru en août 2009, Lettre aux grandes personnes sur les enfants
d’aujourd’hui : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? Quels enfants allons-nous laisser au monde ? »…
« Nous avons fait payer nos progrès à la planète au prix fort. Nous l’avons, en effet, tellement malmenée qu’elle en est devenue exsangue. Nous pensions le monde infini comme nous nous croyions
éternels. Nous l’avons pillé pour satisfaire nos caprices. Nous avons compromis notre avenir en dilapidant le présent. Notre génération, installée dans la croissance aveugle et la toute-puissance
technologique, n’a prêté qu’une oreille distraite aux empêcheurs de consommer en rond. Nous n’avons consenti à trier nos déchets que pour pouvoir continuer à vaquer à nos occupations quotidiennes
et poursuivre tranquillement le pillage de la planète. « Toujours en avance sur nos excréments », comme disait René Char, nous ne léguons plus, désormais, à l’humanité future que nos poubelles.
(…)
Pourtant, nous avons, tout près de nous, de quoi nous aider à sortir durablement de notre activisme satisfait : nos enfants et petits-enfants. Ils incarnent l’avenir et devraient nous
réveiller !...Mais, trop souvent, et avec les meilleures intentions, nous les invitons plutôt à nous rejoindre dans notre frénésie consommatrice. Leur arrivée a été un immense bonheur et
nous avons à cœur de leur rendre la joie qu’ils nous ont procurée. Alors, parce que nous les avons accueillis comme des cadeaux, nous les couvrons de présents. Pour leur adoucir le monde, nous
les confinons douillettement dans un univers de satisfactions réciproques : « Tu me combles… Je te comble… Qu’est-ce que nous sommes bien ensemble ! » Nous nous enfermons avec eux dans le
présent. Jusqu’à en oublier qu’ils vivront plus longtemps que nous et que leur existence même doit nous rappeler ce que le philosophe Hans Jonas nommait « notre impérieuse responsabilité à
l’égard du futur ». (…)
Soumis en permanence aux préconisations technocratiques, nous n’éduquons plus, nous nous épuisons dans un gardiennage acceptable, un œil sur les règlements et l’autre sur notre montre… Pourtant,
le défi que nous avons à relever aujourd’hui n’est pas mince. Il ne s’agit pas seulement de mettre au monde des petits d’hommes et de les abandonner ensuite aux marchands qui guettent leur proie,
aux gourous en quête de dévots ou aux jeunes loups prêts à les enrôler dans une farouche lutte des places. Il s’agit de former des hommes debout. Des êtres capables d’assumer notre histoire et de
penser par eux-mêmes. De s’émanciper de toute forme d’emprise, de s’associer pour construire ensemble du « bien commun », d’inventer des projets neufs capables de mobiliser les hommes et de
promouvoir un peu plus d’humanité dans ce monde. Des êtres qui puissent résister au déchaînement des pulsions qui nous menace et y opposer une détermination sereine pour construire une paix qui
ne soit pas celle des cimetières. Des êtres qui ne se bercent pas d’illusions, mais puissent concrètement, au quotidien, élaborer les conditions de la survie de notre planète et travailler pour
un monde à hauteur d’homme. Modestement – car nous savons maintenant à quel point les messianismes sont dangereux – mais obstinément – car il est temps de mettre un terme à notre désastreuse
hésitation. »
Extrait du texte de P Meirieu
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