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Trente mille professeurs sans statut et sous-payés empêchent le système de
craquer
Martine, 34 ans, est une femme bien dans sa peau, qui adore son métier : «J'aime le contact, transmettre aux jeunes mon goût pour la chimie », dit-elle. Mais l'Education nationale la
traite comme un chien. Elle la balade d'un poste à l'autre, l'envoie parfois à 80 kilomètres de chez elle, la sonne le lundi pour travailler le mardi, lui mégote ses contrats, son salaire, ne
rembourse pas ses frais de transport. Un mois, elle gagne 1 500 euros, l'autre, rien. Elle fait partie du vivier de profs précaires que l'Education nationale emploie au coup par coup pour boucher
les trous.«J'avais pris ça au début comme un petit boulot et, de fil en aiguille, je me suis retrouvée coincée, dépendante du bon vouloir du rectorat de Rennes. » Ils sont environ 30 000
en France à travailler comme elle, au rabais. Dans le secondaire, cela fait un prof sur vingt.
Veut-on en savoir plus ? Au ministère de l'Education nationale, à celui de la Fonction publique ou dans les rectorats, on ne communique pas sur le sujet. Rien. Silence radio. Les non-titulaires
n'ont pas d'existence officielle. Ils ont surgi dans l'actualité le 25 janvier, sur le plateau de TF1, quand Samir Abbas, 35 ans, prof précaire de sciences économiques et sociales dans un lycée
professionnel de l'académie de Créteil, a interpellé Nicolas Sarkozy sur sa situation. Le président s'est dit «prêt à envisager la
titularisation progressive des contractuels ».
Besoins criants
Du bluff, car l'Etat réduit partout le nombre de fonctionnaires. En particulier à l'Education nationale, où 45 000 postes de profs ont été supprimés en trois ans. Or les besoins sont toujours là,
criants. Du coup, on doit embaucher à tour de bras des non-titulaires dans les rectorats. En un an : +30% à Créteil, +50% à Grenoble... Pour se faire recruter, il suffit d'avoir au moins un BTS
ou une licence. «Ensuite, on est dans la seringue, raconte Lucie, 52 ans, prof d'anglais dans l'académie de Poitiers, quinze ans d'ancienneté, toujours en CDD. J'ai des contrats de
quinze jours, pas de salaires complets. En janvier, par exemple, j'avais 503 euros sur ma fiche de paie. » L'institution rabiote. Chipote. Le CDD d'un an s'arrête au 4 juillet, pour que le
ministère n'ait pas à payer les vacances scolaires. Une vraie misère.
En 2005, pour se mettre en conformité avec une directive européenne, la France avait finalement adopté une loi qui impose qu'après six ans de CDD un non-titulaire doive obtenir un CDI (voir
encadré). Mais ils sont finauds, dans les rectorats : « Au bout de cinq ans de CDD, j'ai eu une petite coupure de vingt jours. Cela a remis les compteurs à zéro », raconte Brigitte,
40 ans, prof de communication bureautique dans le Val-d'Oise. Elle a perdu en trois semaines toute son ancienneté et tout espoir proche de décrocher un CDI. Autre piste : passer le concours
interne pour devenir fonctionnaire. «Mais il n'y a plus de postes ! L'année dernière, en physique- chimie, on était 800 candidats pour 37 postes, moins de deux par académie !», dit
Martine, à Rennes
En 2000, la loi Sapin avait permis la titularisation de 14 000 enseignants. Depuis, ces soutiers de l'Education nationale y pensent sans arrêt. On peut toujours rêver. « On a fait nos preuves
sur le terrain, on donne satisfaction, nos rapports d'inspection sont bons, n'est-il pas légitime d'imaginer d'autres voies que le concours pour entrer dans la fonction publique ?»,
argumente Vincent Lombard, 33 ans, responsable national au Snes, lui-même professeur de français contractuel à Romans-sur-Isère. Il a un plein-temps. Mêmes tâches, mêmes inspections, mêmes
élèves, mais payé 30% de moins. Et toujours à la merci de l'employeur. « Chaque mois de juillet, on attend le courrier du rectorat la bouleau ventre, raconte Samir, le prof de SES à qui
parlait Nicolas Sarkozy. On reçoit soit son affectation pour l'année suivante, soit le formulaire jaune pour aller s'inscrire à Pôle
Emploi et toucher le chômage... »
Qui sont les 30 000 précaires ?
Le gros des troupes est constitué de 20 000 professeurs en CDD. 6 000 autres professeurs ont décroché un CDI sans être pour autant titulaires, mais ils ont
au moins la garantie de l'emploi. Les uns et les autres sont payés au minimum 1 200 euros pour un plein-temps, mais ne sont jamais augmentés. Enfin, les plus mal lotis sont les 4 000 vacataires
payés à l'heure, sans aucune protection sociale ni congés payés.
Caroline Brizard
Le Nouvel Observateur