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Auteur de « La Sagesse du Professeur de français », Cécile Revéret présente, à la lecture de ce petit livre publié aux éditions L’œil neuf, toutes les apparences de la gentille prof,
engagée dans son métier et dont les élèves se souviennent plus tard avec reconnaissance. Ne serait-ce qu’à ce titre, ajouté au fait qu’elle a exercé jusqu’à sa très récente retraite dans un
établissement « difficile », elle est une personne respectable. Elle est également engagée dans les débats sur l’enseignement, ce qui est tout aussi respectable mais expose au feu des
critiques, comme celles qui vont suivre.
Cet engagement, côté « Sauver les lettres », se confirme dès les premières pages, comme le laissait prévoir l’éloge du livre par
Jean-Paul Brighelli sur son blog (aujourd’hui prolongé en tant que « blog associé » sur Marianne 2). L’auteur maîtrise, sans utiliser le mot, les fondamentaux de l’antipédagogisme,
et son livre est un nouveau fruit sur cet arbre décidément très prolifique. Cécile Revéret ne s’exprime cependant, pour l’essentiel, ni dans le registre de l’exécration, ni dans celui du
prophétisme mais de la façon innocente qu’affectionnent parfois les tenants de ce courant. En substance : j’essaie juste de faire mon boulot mais vous n’avez pas idée des cinglés qui nous
mettent des bâtons dans les roues…
Il faut reconnaître à Sauver les lettres, association aujourd’hui écartelée entre ses origines en principe de gauche et ses aboutissements de droite, d’avoir porté, au milieu d’une
avalanche de condamnations et d’excommunications insensées (notamment à l’encontre de Philippe Meirieu et d’Alain Viala), certaines protestations fondées. Notamment sur la baisse continue des
horaires de français depuis une trentaine d’années et, plus largement, sur le manque de volonté politique à mener dans le système scolaire la « bataille du français » qui semble de plus
en plus s’imposer. C’est pourquoi je ne donnerais pas tort à Cécile Revéret sur tous les plans.
Réveille-toi ô SNUipp, tes adhérents sont encore accusés…
En revanche, il est navrant de la voir répercuter sans recul les légendes militantes de son camp. Cette enseignante du secondaire affirme ainsi que le « déchiffrage » serait banni de
l’apprentissage de la lecture. Et, souvenir à l’appui, elle se met en scène en train d’apporter à une petite élève de sixième la « découverte prodigieuse » que l’on « doit pouvoir
lire des mots qu’on ne connaît pas » et qu’il n’est donc « pas question d’apprendre les 50 000 mots du Petit Larousse ». Si l’éducation nationale n’était pas faite de
citadelles qui s’ignorent, l’éditeur croulerait sous l’indignation des « instits » (Hé, le SNUipp, il faut lire ce qui s’écrit sur vos métiers… Ou alors, après Gilles de Robien et
Xavier Darcos, voulez-vous que Luc Chatel s’y mette ?).
A ce propos, si jamais Cécile Revéret devait s’indigner que je mette ici en doute non la sincérité de son témoignage mais sa pertinence, je le lui propose très simplement le défi suivant :
tirons au sort, carrément au sort, une seule école élémentaire parmi les quelque 33 000 que compte la France et allons voir ensemble si ses enseignants omettent d’enseigner la combinatoire
et font croire à leurs élèves, jusqu’au CM2 ( !), que les mots doivent être devinés ou connus par cœur plutôt que déchiffrés. Chiche ?
Comme d’habitude également dans ce courant d’idées, l’auteur n’est pas à une contradiction près. Décrivant sa pratique, elle montre qu’elle s’autorise (et, semble-t-il, à bon escient) des
attitudes relevant typiquement du laisser-aller condamné par ses amis antipédagogistes. Parlant des élèves qui empruntent les livres de sa bibliothèque de classe, elle écrit : « (…)
j’ai pris le parti de ne jamais montrer ma déception. Surtout ne pas les culpabiliser. (…) Quand ils me les rendent, je leur demande juste si cela leur a plu ; mais surtout pas d’en faire un
résumé ou de porter un jugement élaboré. J’espère ainsi les décontracter, leur montrer que la lecture n’est pas obligatoirement associée à un devoir de
français ».
« Surtout ne pas les culpabiliser » ! Les « décontracter » ! Mais où va-t-on ? Si jamais Meirieu avait écrit ça, qu’est-ce qu’il
prendrait…
« L’ortographe étant comptée à part… »
On apprend plus loin que Cécile Revéret, emportée par sa lutte personnelle contre le désastre éducatif, a même fait ce qu’un « gourou des IUFM » appellerait un apprentissage
« transversal » : partant de l’adjectif latin « aequus », elle passe à « équité », puis « équinoxe »… et, s’apercevant de l’ignorance des élèves en ce
domaine, oublie le latin pour terminer par une leçon sur les saisons et l’inclinaison de la Terre. Voilà qui n’aurait pas dépareillé dans une des semaines interdisciplinaires du collège Clisthène
(structure publique expérimentale se réclamant des démarches pédagogiques).
Pire encore (et là , on se demande si Brighelli a bien lu le livre) elle indique quelque part qu’elle a, un jour, « aussi fait noter par les élèves eux-mêmes ». Enfin, évoquant un élève
à l’orthographe catastrophique, elle lui reconnaît néanmoins « un vrai talent d’écriture » et ose terminer par cette phrase à damner les tenants de « l’instruction » :
« L’orthographe étant comptée à part, je n’hésitais pas à lui mettre 18 »…
Ce manque de fermeté dans la ligne est plutôt sympathique. Il renvoie aussi au fait que les débats sur l’enseignement du français sont complexes, souvent déroutants, et incitent à la
circonspection. Comme je l’écrivais dans « Un plaisir de collège », consacré à l’expérimentation Clisthène, cette discipline concentre « toutes les
contradictions, tous les couples de tension que comporte l’éducation en général ». J’entends par exemple les oppositions, généralement présentées de manière binaire, entre :
maîtrise de la langue/étude des œuvres, expression orale/exercices écrits, confrontation directe aux textes/analyse formelle, etc. Et ces débats, parmi les surprises qu’ils réservent, se mènent
parfois à fronts renversés : on trouvera ainsi des défenseurs de l’approche sensible des textes parmi les « conservateurs » et des fanatiques du formalisme le plus desséché parmi
les supposés « modernistes ».
Cécile Revéret semble ne pas négliger l’approche sensible, puisqu’elle considère, citant Péguy, qu’il n’y a parfois « rien à ajouter » à la lecture d’un texte. En revanche, elle se
réclame de la grammaire à l’ancienne, telle qu’elle a été fixée dans le Bled, manuel mythique qu’elle a continué à utiliser envers et contre tout, notamment contre la hiérarchie. Il est tentant
de se dire que peu importe, que seul le résultat compte et que le chemin suivi relève de sa liberté pédagogique. Cela pose néanmoins, du point de vue de l’intérêt de l’élève, un problème de
cohérence. Son refus des conceptions « modernes » va en effet jusqu’à récuser des notions aujourd’hui aussi basiques que le « champ lexical » ou le « groupe
nominal ».
« L’admirable professeur de littérature »
Comment faire, dans ces conditions, pour ne pas désorienter les élèves au passage d’un enseignant à l’autre ? Admettons, ce qui est suggéré dans son livre, que son professionnalisme lui a
permis de s’arranger au mieux de cet obstacle et de trouver un terrain minimal d’entente avec ses collègues. Le débat demeure sur le fond. Et il est une fois de plus dommage, même si ce livre
n’est pas un essai et n’a pas de prétention en ce domaine, que ce débat ne soit pas mené sérieusement et que la petite polémique prenne le pas sur la confrontation aux questions compliquées. Trop
compliquées pour le spectacle de « l’admirable professeur de littérature » (Marianne 2) en butte à la bêtise criminelle du système ?
Lorsqu’elle déplore la « suppression » de la leçon de grammaire, Cécile Revéret le fait de façon à installer l’idée, même si elle indique le contraire plus loin, que c’est toute la
grammaire qui aurait été supprimée. Efficacité garantie : quels sont les fous furieux qui ont fait ça ? En réalité, les programmes ont privilégié un abord de la grammaire « en
situation », en fonction des points rencontrés dans l’étude des textes, au détriment de la classique « leçon de grammaire ». C’est un choix contestable, et d’ailleurs contesté,
aujourd’hui, bien au-delà de la mouvance Sauver les lettres ; notamment par la linguiste Danièle Manesse dans le livre Orthographe, à qui la faute ? (avec Danièle Cogis), édité dans la
collection ESF dirigée par… Meirieu. Mais cela n’équivaut pas au choix de supprimer la grammaire…
Quant à pratiquer la grammaire ancienne, au motif que la (vraie) langue française étant grosso modo la même que dans les années 1950, il ne serait pas fondé d’en modifier la grammaire ni de
compliquer la vie des parents qui n’ont pas « appris comme ça », c’est un choix bien considéré dans les milieux qui déplorent l’effondrement de l’école. Mais ce choix est sérieusement
contesté par des gens aussi peu suspects d’irresponsabilité linguistique que les professeurs et écrivains Pierre Bergounioux et Catherine Henri (auteur de « De Marivaux et du Loft » et de «Un Professeur
sentimental », publiés chez P.O.L.). Je cite ces deux personnes non parce qu’elles seraient « représentatives », mais simplement pour avoir eu l’occasion d’en parler
directement avec elles et parce que je les tiens en haute estime.
Le truc qui agace tout le monde
Enfin (façon de parler, car ces débats sont sans fin), ce livre effleure aussi les controverses relatives à la présence dans les programmes, à côté de la classique grammaire « de
phrase », de la grammaire dite « de texte » et de la grammaire dite « de discours » Comme l’explique très bien Cécile Revéret, la grammaire de phrase est celle que nous
avons « toujours » connue et qui analyse les constituants élémentaires des phrases. Quant à la grammaire de texte, c’est ce qui nous vaut, dans les manuels de nos enfants auxquels nous
ne comprenons rien (et auxquels Erik Orsenna, de l’Académie française ne comprend rien non plus), les fameuses questions sur la « situation d’énonciation ». Autrement dit : le truc
qui agace tout le monde.
Il y a juste un bémol : ce n’est pas parce que cela agace tout le monde qu’il faut en parler de manière manipulatoire. Or, c’est ce qui est fait aussi dans ce livre. Pas seulement dans ce
livre, qui n’est pas spécialement guerrier et comporte des aspects attendrissants, mais dans toute la littérature de combat des antipédagogistes. Cécile Revéret, à ce sujet, ne fait,
littéralement, que répéter ce qui a déjà été dit et écrit par d’autres. C’est pourquoi, afin de ne pas réduire son livre à ce passage sans scrupules, j’en parlerai en détail dans le billet
suivant.
Luc Cédelle
PS. J’allais oublier de préciser que le titre « La Sagesse de… » n’est pas dû à la prétention de l’auteur mais au concept de la collection « Sagesse d’un métier », qui
comprend par exemple « La Sagesse de l’Editeur » avec Hubert Nyssen et devrait comprendre bientôt « La Sagesse du Journaliste » avec Marc Kravetz. Pour ceux qui veulent
acheter le livre de Cécile Revéret, c’est ici , je ne touche toujours rien.
En octobre 2007, déjà , Cécile Revéret passait dans Répliques , l’émission d’Alain Finkielkraut. C’est plus guerrier que dans le livre…
http://education.blog.lemonde.fr/2009/11/14/la-%C2%AB-sagesse-du-professeur-de-francais-%C2%BB-ou-de-la-difficulte-de-sauver-les-lettres-sans-se-contredire/