
http://leroiprof.fr/wp-content/uploads/2009/07/enseignant.jpg
Un formateur en IUFM (institut universitaire de formation des maîtres) m’a récemment adressé un courriel pour réagir à un article du Monde sur la « mastérisation ». Intitulé « La
réforme de la formation des maîtres reste un vrai casse-tête » cet article est paru dans le supplément mensuel Le Monde éducation du 14 octobre 2009. Il venait d’être remis en ligne par le
site du journal à la faveur des décisions annoncées par le gouvernement le 13 novembre et qui soulèvent actuellement un nouveau tollé. Dans sa dernière partie, l’article comportait ce
passage :
« Dans le contexte de défiance qui caractérise les relations entre le gouvernement et le monde universitaire, le manque de lisibilité de cette réforme ouvre la voie à toutes les
interprétations. Même la hausse du niveau de recrutement, pourtant reconnue par les syndicats d’enseignants, est niée par une partie des universitaires. Ceux-ci font valoir qu’en prenant en
compte les deux années actuelles de formation après la licence, le recrutement s’effectuait en fait déjà à “bac + 5″. L’argument mélange conditions d’inscription et durée de formation, mais il
est symptomatique des suspicions qui pèsent sur cette réforme. »
« On veut faire croire à une formation plus étoffée »
« Je suis étonné que vous repreniez vous aussi cet élément central de la communication gouvernementale », m’écrit ce formateur en IUFM. « Le fond du problème semble être
plutôt qu’on veut faire croire à une formation plus étoffée alors qu’elle sera plus réduite : une très grande proportion des enseignants titularisés reçoivent au moins 5 ans de
formation aujourd’hui, dont le plus souvent 2 à l’IUFM ; ces deux années en IUFM sont très chargées par rapport à un Master en nombre d’heures de cours par
exemple. »
Cet interlocuteur garde un ton tout à fait cordial, mais me rappelle involontairement de mauvais moments avec son expression selon laquelle je « reprendrais » un « élément
central de la communication gouvernementale ». Parmi les nombreuses accusations portées à l’encontre du Monde par une partie des « universitaires en lutte » au premier semestre
2009, celle-ci figurait en bonne place et n’a jamais cessé : en substance, écrire comme je l’ai fait que les enseignants seraient « désormais recrutés à bac + 5 » (au lieu de bac +
3) était se faire « complice d’un mensonge gouvernemental », les enseignants ayant « déjà une formation à bac + 5 ».
Relayée par certains confrères en symbiose avec le mouvement, et répercutée par nombre d’universitaires persuadés d’incarner ainsi l’esprit critique, cette accusation m’a personnellement
valu quelques leçons publiques de journalisme aujourd’hui entrées, par la grâce d’internet, dans une sorte d’éternité documentaire. Même l’indication que mon ancienneté dans la rubrique éducation
me faisait suivre depuis des années le dossier des IUFM, déjà fort complexe antérieurement à la réforme actuelle, ne parvenait pas à inciter les accusateurs à plus de
prudence.
La hausse du niveau d’études préalablement requis
« Je ne “reprends” pas, ai-je donc répondu à mon interlocuteur en IUFM “un élément central de la communication gouvernementale”, mais un fait brut qui, par ailleurs, figure
effectivement dans la communication du gouvernement ». Voici, sous réserve de légères modifications de forme, le reste de ma réponse :
« Il faut bien que le gouvernement communique sur quelque chose et c’est un des rares aspects de cette réforme qui se prête à une présentation simple et positive. Donc trompeuse, je
suis d’accord avec vous au moins sur ce point, puisque cela revient à présenter de manière simple et positive une réforme qui est compliquée et négative.
Cela étant, dans le cadre de la réforme, la hausse du niveau d’études préalablement requis afin de pouvoir être reconnu lauréat d’un concours enseignant est un fait, et ce fait
est reconnu par les principaux protagonistes de ce dossier, en premier lieu par les syndicats d’enseignants, les directeurs d’IUFM et les animateurs de la Coordination nationale sur la formation
des enseignants, qui ont été et sont encore pour moi des interlocuteurs réguliers dans ce dossier. Cette hausse consiste bien à passer de bac+3 (comme condition requise) à
bac+5.
Cela ne veut pas dire que vous avez tort: la formation ne sera pas plus « étoffée », puisque la formation proprement professionnelle est, à mon sens, véritablement saccagée.
Mais c’est là une appréciation subjective et que vous pouvez qualifier d’« orientée » sur un sujet où les clivages sont violents et profonds.
De nombreux cas de figure possibles
Quant à la durée totale d’études avant d’être enseignant en poste, il est exact que, pour toute une partie du public concerné, elle n’augmentera pas forcément. Votre raisonnement
s’appuyant sur le fait que bac+3 (condition jusqu’ici requise pour se présenter) + les 2 années actuelles d’IUFM = bac+5, est arithmétiquement irréfutable quant au temps total de formation
post-bac avant de se retrouver devant des élèves… mais il n’annule pas la hausse des conditions requises.
Une proportion de candidats, variable selon les concours et les disciplines, devient déjà enseignant à bac+6 ou bac +7! Certains ont le niveau M1, d’autres le niveau M2 ou même plus. Les
cas de figure individuels possibles sont nombreux et les statistiques indisponibles ou hétérogènes. Toutefois, dans le sens inverse, il faut aussi prendre en compte que de nombreux candidats aux
concours (jusqu’à, si je ne me trompe, environ 50% dans certaines disciplines du secondaire) se présentent en candidats libres et n’effectuent donc pas l’année de préparation au concours en IUFM.
Ce qui peut les faire devenir enseignants titulaires en ayant accompli, en durée totale d’études, un parcours à bac+4.
“Etablir” la proportion exacte des uns et des autres est une tâche qui excède de loin le journalisme et réclamerait une véritable étude. Je n’aurais pas les compétences nécessaires pour
l’effectuer et je suis tenu de faire mon travail qui consiste à écrire des articles en passant d’un sujet à l’autre, la « mastérisation » n’étant que l’un de ces nombreux
sujets.
Des lauréats plus âgés
Dans l’ensemble, le dispositif gouvernemental proposé tend bien, en déplaçant de bac+3 à bac+5 la condition d’entrée, à hausser le niveau universitaire, la durée totale d’études et par
conséquent même l’âge des futurs titulaires. C’est d’ailleurs un des nombreux problèmes que pose cette réforme et qui, dès le projet connu, a été soulevé par certains opposants: d’une part cette
augmentation de la durée d’études avant d’être enseignant risque aussi de se traduire par une sélection sociale accrue des candidats, d’autre part cela induit à long terme une difficulté pour les
futurs enseignants de réunir les annuités nécessaires pour une retraite à taux plein.
Il est difficile pour de nombreux jeunes d’accomplir un parcours bac+5 sans ressources personnelles. A ce propos, la suppression, dans le cadre de la réforme, de l’année de stage rémunéré
correspondant à l’actuelle 2ème année d’IUFM risque d’être dissuasive pour les candidats d’origine populaire. C’est la raison pour laquelle un « avis » de l’Académie des sciences a, fin
octobre, préconisé « la mise en place d’un dispositif contractuel d’allocataire » dès la deuxième année de licence, afin de favoriser « l’arrivée de jeunes de bon niveau, attirés par
l’enseignement mais que dissuade la longueur des études ».
L’Académie des sciences, après d’autres, relève par ailleurs que la concentration des concours sur la seconde année de master (M2), que vient de confirmer le gouvernement, « pose de
grandes difficultés ». Pour éviter de cumuler la même année la préparation du M2, celle du concours et un stage de 108 heures en responsabilité devant une classe, certains étudiants pourraient
choisir d’assurer d’abord leur master et de se présenter au concours l’année suivante, donc après un parcours bac+6. Cet « avis » de l’Académie des sciences a fait l’objet d’un article
dans Le Monde du 29 octobre alors que la plupart de nos confrères n’y avaient pas prêté attention (mais l’inverse peut se produire). »
Limpide, ce dossier ?
En conclusion (qui n’était pas dans ma réponse), et après avoir une énième fois vérifié et conféré auprès de certains experts de ce dossier (que d’aucuns trouvaient pourtant limpide), il
convient de bien distinguer entre :
1) La hausse du niveau de diplôme requis pour être inscrit au concours ou être valablement admis (avec les décrets du 28/07, on passe effectivement de bac + 3 à bac + 5).
2) L’élévation de la formation académique des lauréats (c’est une conséquence vraisemblable de la hausse du niveau de diplôme pour l’inscription et l’admission, même s’il y a déjà plus ou moins de 50 % des candidats qui ont un niveau M1 ou supérieur).
3) L’amélioration de la qualification professionnelle initiale, qui est la question la plus violemment controversée. Les « antipédagogistes » ne voient que des aspects positifs à la mise à l’ombre des IUFM. La plupart des autres disent que la diminution de 60 % à 1/3 de la durée de formation lors de l’année de stage (après l’obtention du concours) entraînera une dégradation qui ne compensera pas la prolongation de deux ans des études académiques. Certains disent aussi que la disparition des aspects didactiques des épreuves des concours « déprofessionnalisera » la formation durant les masters. Enfin, la question de la nature de la formation durant ce stage et de la qualification des personnels qui l’assument est également très importante.
4) L’amélioration de l’efficacité de l’école, qui dépend bien sûr de la formation initiale, mais sans doute au moins autant d’une véritable volonté politique
sur cette question (autre que celle qui consiste à faire des moulinets de communication) et d’une politique rigoureuse de formation continue, aujourd’hui en panne.
Luc Cédelle
http://education.blog.lemonde.fr/2009/11/23/masterisation-communication-formation-des-maitres-et-lecons-de-journalisme/