La gauche réformiste croit davantage à la possibilité de diminuer l’inégalité des chances, elle nous a donné l’ouverture du second cycle long pendant la décade prodigieuse (1985-1994),
qui a diminué les inégalités sociales d’accès à l’enseignement supérieur, comme la droite colbertiste avait fait diminuer les inégalités sociales d’accès au second cycle de l’enseignement
secondaire. Mais il est remarquable que la gauche réformiste se soit fort peu vantée d’avoir ouvert le lycée, comme si elle n’était pas bien sûre de la valeur d’une politique que l’histoire
pourtant portera à son crédit. On peut avancer que la gauche dans son ensemble n’est pas, elle non plus, vraiment à l’aise avec l’égalité des chances. On se souvient que l’argument de gauche
contre les 80 % était que cela aggraverait la situation des 20 % restant, argument fort étrange puisqu’il considérait que le seuil 80/20 ne commençait à stigmatiser que quand il s’approchait du
bac. De fait, plus nombreux sont les enfants du peuple qui arrivent à un niveau N, plus il est possible de renvoyer à leur responsabilité personnelle ceux qui n’y arrivent pas, moins il est
possible d’invoquer la « faute de la société ».
En bref, l’égalité des chances met en danger, pour la droite les vertus hiérarchisantes du mérite et, pour la gauche, la victimation des
« défavorisés ».
Vertus du néolibéralisme ?
Dans ce paysage, arrive une droite néolibérale, qui compte sur l’école pour produire des sujets capables de se passer des béquilles de l’Etat-Providence (Meuret, 2007). Elle renonce au
malthusianisme éducatif de de Villepin/de Robien. Elle se réclame hautement de l’égalité des chances, tient le discours du mérite tout en reconnaissant que les défavorisés ont besoin d’être
soutenus plus que les autres pour être à armes égales avec eux. Priorité aux boursiers (mérite et sociaux) pour le choix de l’école, par exemple, et soutien scolaire pour les plus
faibles.
Bien sûr la gauche peut rétorquer que ce ne sont que discours, au mieux que gouttes dans la mer (en visant les programmes type ZEP à Sciences Po), stigmatiser les suppressions de poste et
défendre la carte scolaire. Un petit problème, avec ce discours, est que, dans beaucoup de pays, les réformes néolibérales (Literacy hour et programme national de Thatcher,
Excellence in the cities de Blair, Loi bipartisane No Child Left Behind aux USA) s’avèrent favorables à la diminution des inégalités scolaires, y
compris entre groupes sociaux.
Pour comprendre les limites de la stratégie éducative de la droite, et construire une opposition positive, il faut, je crois, se fonder sur la Théorie de la Justice (Rawls,
1988). Pour Rawls, l’égalité équitable des chances exige ceci : "En supposant qu’il y a une répartition des atouts naturels, ceux qui sont au même niveau de talent et
de capacité et qui ont le même désir de les utiliser, devraient avoir les mêmes perspectives de succès, ceci sans tenir compte de leur position
initiale dans le système social". Il ajoute que le problème est que la « position initiale » influence le désir d’utiliser ses capacités, ce qui rend ce principe
insuffisant.
L’objectif ultime de la théorie de la justice est de définir les institutions de base d’une société qui assurent la « coopération sociale sur un pied d’égalité ». Ce n’est pas
l’objectif de l’égalité des chances version Sarkozy, qui est la juste récompense de l’effort, du mérite. Ce dernier objectif n’a rien d’indigne, ni de facile [1], mais la
« coopération sociale sur un pied d’égalité » exige davantage et autre chose de l’école. Autrement dit, une société démocratique requiert autre chose et plus de l’école que la
production d’une hiérarchie juste. Quoi donc ?
D’abord, le fait que tous possèdent les compétences minimales pour mener une vie autonome et digne (Dubet, 2004). C’est pourquoi il est regrettable que le socle commun soit, pour l’instant,
défini d’une façon si peu raisonnable. L’école doit se poser beaucoup mieux la question de savoir quelles compétences peuvent conduire à ce que tous aient la capacité de..., de quoi au
juste ? Rawls aurait pu répondre, je crois, d’après les objectifs qu’il assigne aux « libertés de base » qui sont l’objet de son premier principe : se former un sens du juste
et concevoir une vie bonne. On pourrait aussi formuler cela : la capacité de l’authenticité, c’est-à-dire la capacité pour chacun de concevoir ce qu’est, pour chacun, d’être humain et d’y
rester fidèle, comme l’écrit Savidan en citant, dans un des meilleurs passages de son ouvrage sur l’égalité des chances (Savidan, 2007, p131) le philosophe politique Charles Taylor. Cela inclut
un lien plus étroit- c’est un euphémisme- entre ce qu’on apprend à l’école et ce qui est utile pour vivre sa vie de façon plus riche. Cela exige par exemple de cesser d’opposer les compétences
qui élèvent l’âme et les compétences serves. Cela demande que l’on considère l’ensemble de la vie sociale comme un espace où doivent se déployer des capacités et des vertus qui ne sont pas
forcément différentes selon le domaine où elles s’exercent. Si nous voulons une école plus juste, il faut commencer par bâtir une école plus utile à chacun dans toutes les dimensions de sa vie,
de sorte que chacun ait de bonnes raisons d’y faire des efforts, et cesser d’y valoriser l’effort en tant que sacrifice.
Quelle justice ?
Mais pas seulement. Rawls, me semble-t-il (Meuret, 1999) indique, deux directions, l’une externe à l’école, l’autre interne. La première est que les inégalités de talents sont un avantage commun
qui doit être mis au service des plus défavorisés. Nozick reproche cela à Rawls (c’est considérer les individus comme un moyen) et Sarkozy le ferait aussi, mais Rawls rétorque, un peu d’ailleurs
comme les Solidaristes du XIXème siècle aux libéraux d’alors (Donzelot, 1984), que la justice ne consiste pas à respecter les droits de propriété mais à assurer à chacun la propriété
de ce à quoi il a droit en participant à un processus social équitable. La seconde est que, s’agissant des compétences mobilisées dans la vie civique - comprendre ce qui se passe dans le monde,
argumenter sur le sens à lui donner -, les inégalités de compétences doivent être telles qu’elles permettent la discussion la plus égale possible. C’est pourquoi un indicateur comme l’écart
de compétences entre les plus faibles et les plus forts en compréhension de l’écrit - à quoi on pourrait ajouter d’autres aspects de la maîtrise de la langue- en fin de scolarité obligatoire est
tout sauf anecdotique du point de vue de la justice. Entre 2000 et 2006, nous apprend PISA, cet écart s’est creusé fortement en France, alors qu’il s’est, ailleurs, moins creusé, et réduit dans
certains pays.
Denis Meuret, Professeur en Sciences de l’Education Université de Bourgogne/IREDU.
http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=3984
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