Ça vrombit, ça pétarade dès l’orée de Mange tes morts, avant même qu’un beau premier plan n’envahisse et n’éclaire la largeur effilée de l’écran. Si le format scope ne devait être bon qu’à filmer les serpents et les processions funéraires, assenait Fritz Lang, son ampleur embrasse pourtant à merveille la course en rase campagne de Jason et Moïse, cousins de leur état, qui chassent la biche et le lapin à dos de mobylette et carabine au poing. Les deux jeunes hommes séjournent non loin de là, au sein du bivouac à durée indéterminée d’une colonie familiale de Yéniches, peuple semi-nomade et catholique implanté surtout dans le nord-est de la France et les pays frontaliers.

Rouquin râblé, Moïse porte la vingtaine fraîche, mais se trouve, par égard pour l’usage, déjà jeune père et marié. Un rien gringalet au regard des standards locaux de virilité, Jason, qui étrenne ses 18 ans, se prépare mollement à la fois à son baptême, sous le chapiteau érigé au milieu des mobile homes en guise d’éphémère sanctuaire, et au retour d’un grand frère soustrait depuis quinze ans à son affection pour avoir roulé par mégarde sur un flic - à une époque, plus ou moins remisée, où la communauté assumait de front son christianisme aigu et un penchant pour l’aventure canaille, option chourave.

Ambrée. Du beau premier long métrage aux lisières du documentaire de Jean-Charles Hue, la BM du Seigneur, on reconnaît dans cette exposition les composantes élémentaires, réagencées et redistribuées au gré d’un nouveau récit aux puissants catalyseurs de mythologie et de fiction alors encore au repos. Les visages des familles Dorkel et Dauber. La sèche minutie d’une peinture de leur mode de vie à la marge des normes sous une lumière ambrée de fantasmagorie fâchée avec la cosmétique morose du réalisme social. L’attention à la furibarde vigueur de leurs échanges dans une langue claquante (de maximes telle «T’as pas le droit, alors prends le gauche !» à l’interjection très usitée «Mes morts !»).