Qui nommer à la tête de la Fondation pour les œuvres de l’islam de France ? La réponse dépend d’abord de la vocation que l’on souhaite donner à cette fondation. A quoi donc doit-elle servir ? Certes, il s’agira pour elle de prendre en charge des questions diverses parmi lesquelles les plus lourdes sont celles du financement du culte et de la formation des imams. Cela, tout le monde en convient. Mais le plus crucial est ailleurs et, pourtant, on semble ne pas s’en apercevoir… Les musulmans de France sont en mal d’identification, et ils ont besoin d’incarnation. Ce qui leur a fait défaut jusqu’ici, ce sont des personnalités et des institutions capables de donner de la culture musulmane une «grande image» fédératrice - l’image rayonnante de parcours de vie et de prises de position publiques qui expriment tout autant les héritages humanistes de l’islam que l’inscription plénière et sans réserve dans la République et ses valeurs.

N’existerait-il pas de citoyens, du côté musulman, qui puissent incarner cela et que l’on pourrait mettre en avant ? Certains cèdent encore à l’idée fausse que «l’islam de France est une abstraction» parce que «les musulmans sont trop divers pour être représentés, et pour que l’on en choisisse arbitrairement quelques-uns susceptibles de représenter tous les autres». Mais pour ne prendre que le dernier exemple en date, les 41 signataires de l’Appel des musulmans de France ne sont justement pas une abstraction, et leur diversité n’est pas une faiblesse mais une force ! Voudrait-on au contraire qu’ils se ressemblent tous pour entretenir le fantasme d’une «communauté musulmane» uniformisée sous le joug des mêmes représentations archaïques et des mêmes mœurs exogènes ?

Ces 41, dont je fais partie, sont en réalité - parmi une multitude d’autres - la preuve bien vivante que nous avons aujourd’hui parmi nous, en France, un nombre considérable de femmes et d’hommes qui concilient l’identité musulmane et l’identité française sans aucune difficulté ni contradiction mais de façon sereine, harmonieuse et féconde, c’est-à-dire d’une manière telle que les deux identités trouvent dans leur rencontre l’opportunité d’une expression nouvelle de leur génie respectif et d’un enrichissement réciproque. En chacun d’eux, et de façon singulière à chaque fois, la culture musulmane a accompli une véritable mutation, telle qu’ils ne sont pas ici les importateurs d’une civilisation étrangère mais des Françaises et des Français à part entière, riches d’une alchimie culturelle particulière et porteuse d’une individualité propre - voilà d’ailleurs ce dont la France est actuellement le formidable creuset, qui a une valeur immense et dont nous devrions tous être à la fois conscients et fiers pour notre pays.

Mais l’esprit chagrin continue de dominer… Je constate à ce sujet la persistance d’une forme d’incrédulité très étrange et dérangeante, en particulier chez nos élites : «Comment ? Que dites-vous ? Des musulmans républicains, des musulmans auxquels on peut faire confiance, des musulmans éclairés qui ne tiendraient pas de double discours, qui ne seraient pas restés inconsciemment antisémites, dogmatiques et misogynes, qui seraient tout aussi pleinement français que musulmans et qui seraient en plus assez forts et fiables intellectuellement pour participer à nos débats de société ?» J’ai entendu ces derniers temps avec beaucoup de peine tous ces scepticismes désolants, toutes ces suspicions atterrantes, larvées ou déclarées, sur l’honnêteté ou même le niveau moral et intellectuel de ceux qui s’engagent actuellement pour un islam éclairé. Alors je me permets de dire calmement à tous ces sceptiques de bien mesurer le risque et la responsabilité qu’ils prennent en persistant ainsi à ne pas faire confiance aux figures de l’islam des Lumières : si vous laissez passer l’occasion de nous donner les fonctions et positions d’autorité idoines, avec qui allez-vous discuter et contracter demain pour construire un islam de France ? Qui vous restera-t-il comme interlocuteur du côté musulman si vous refusez de voir et d’accepter le fait qu’il y a maintenant en France des élites musulmanes éclairées «capables», autrement dit et plus clairement assez compétentes et légitimes pour que d’autres ne prennent pas à leur place la direction de l’islam de France ?

J’y insiste tant le point me paraît décisif, l’heure est venue de faire entendre la voix - et d’investir de responsabilités majeures - des personnalités qui permettent à l’ensemble des musulmans de France de réaliser que deux choses sont parfaitement possibles : d’une part, le sentiment et le fait de l’appartenance simultanée aux deux cultures ; d’autre part, l’adhésion à une culture musulmane qui ne soit pas celle du traditionalisme ni du néoconservatisme. Voilà ce dont les musulmans de France ont besoin, voilà ce dont il serait très hasardeux, voire très périlleux, de les priver plus longtemps encore : une visibilité publique au plus haut niveau pour ce que j’appelle depuis des années avec quelques autres un islam des Lumières, complètement régénéré par l’élimination de tout ce qui dans la tradition est incompatible avec la liberté de conscience, l’égalité des sexes, la tolérance, la fraternité universelle, la non-violence et toutes les valeurs des droits de l’homme ; complètement régénéré, aussi, par le renouveau de la transmission de ses propres ressources historiques de sagesse et de spiritualité, notamment celles de la pensée libérée des dogmes (depuis Averroès jusqu’à Iqbal) et du soufisme - voie d’amour, de paix et connaissance de soi.

Sinon qu’arrivera-t-il, si on ne permet pas à cet islam des Lumières de s’incarner dans les institutions qui lui donneraient le rayonnement et l’autorité nécessaires ? On laissera coupablement les musulmans de France livrés toujours plus, et sans alternative, à l’emprise d’images de l’islam médiocres et nuisibles, portées déjà un peu partout sur Internet et dans la rue par une cohorte de prêcheurs traditionalistes et ignorants qui, chaque jour, distillent un véritable poison mental - à savoir les absurdités dangereuses qu’«entre être musulman et être français il faut choisir», ou bien que la civilisation et la foi de l’islam seraient «supérieures» au reste du monde, ou bien encore que la France devrait faire l’objet d’un ressentiment parce qu’elle «méprise l’islam et les musulmans».

Tant qu’on ne donnera pas à l’islam des Lumières la reconnaissance la plus haute dans la République, nous tous, Français, nous livrerons pieds et poings liés, impuissants donc, à la propagation de cet obscurantisme - terreau non seulement de toutes les sécessions identitaires mais aussi du radicalisme terroriste. Demander une telle reconnaissance officielle n’a rien d’exorbitant. Ce n’est ni réclamer un privilège ni manifester un opportunisme. C’est simplement attendre qu’on inscrive l’islam dans la grande tradition française de la dignification politique des forces vives de la société civile. II ne me semble pas qu’il faille être grand clerc pour comprendre tout cela… Et pourtant. Va-t-on manquer une nouvelle fois l’occasion ? Après l’échec du CFCM (le Conseil français du culte musulman) ? Après des années de tergiversation sur le serpent de mer du «mais qui pour représenter une religion sans clergé» et du «mais qui pour représenter une communauté si diverse» ?

Face à ces atermoiements, je le dis haut et fort en espérant être entendu : nous, musulmans qui vivons un islam des Lumières - dans tous nos engagements et notre conduite de vie quotidienne -, «nous existons» ! Nous ne sommes pas une «majorité silencieuse et introuvable». Nous existons dans toutes les composantes de la société française, à toutes ses échelles. Nous sommes là, éduqués, diplômés, aussi français, républicains et humanistes que nos pairs cultivés et engagés de tous bords… et que ceux qui persisteraient à vouloir nous donner telle ou telle leçon. Ou qui, pour des motifs que je préfère ignorer, ne voudraient pas qu’une telle élite musulmane voie le jour en France. Nous sommes entièrement prêts à prendre notre responsabilité - beaucoup parmi nous l’assument depuis longtemps. Nous sommes déterminés à ne pas laisser gagner un islam rétrograde. Nous sommes déterminés à offrir à la culture et à la société française tout l’apport des trésors de sens et d’éthique d’une culture musulmane que nous réinventons ici et maintenant de fond en comble à partir d’une inspiration non seulement française mais européenne !

Oui, nous existons, et il suffirait qu’on nous donne enfin l’occasion de nous exprimer dans une institution de niveau national pour que des millions de musulmans français s’identifient sans peine à leurs porte-parole ! En se sentant soudain eux-mêmes extraordinairement confortés, encouragés, exaltés dans leur propre conviction d’être tout autant français que musulmans - sans que cela ne soit deux parties séparées de leur identité mais l’expression d’un seul et même être au monde.

Pour toutes les raisons invoquées, le plus judicieux ne serait-il donc pas de nommer à la tête de la Fondation des œuvres pour l’islam de France un collège de personnalités (avec une présidence tournante) choisies parmi toutes celles et ceux qui sont les hérauts d’un islam des Lumières ?

Par Abdennour Bidar